L’inconnu de la poste de Florence Aubenas

Article du 29 mars 2021

 

Elle est devenue notre Truman Capote (l’auteur de « De Sang Froid« ), notre Tom Wolfe à la française, sachant faire se hausser l’enquête journalistique à la hauteur d’un bel art, créant, depuis » la Méprise: l’affaire d’Outreau » et « le quai de Ouistreham« , le journalisme d’immersion. Elle n’encombre pas les vitrines, ni les rayons des libraires. Son petit dernier (« En France », des chroniques, des récits de vie, une manière de raconter le quotidien sans hausser le ton qui est bien sa marque) ne date que de 2014. Manière de dire et de rappeler que Florence Aubenas sait prendre son temps, contant avec mesure, prenant ses marques, pesant le pour, comme le contre, jouant l’équilibre, donnant la parole à ceux que, d’ordinaire, on n’entend guère. « L’inconnu de la poste« , formidable enquête sur le terrain, raconte plusieurs histoires croisées : celle de Catherine Burgod, sorte de Mme Bovary du Haut Bugey, belle, charmeuse, en rupture de mari, en attente d’une nouvelle ville, enceinte, mais suicidaire, qui s’ennuie, en tout cas chez elle et travaille à la poste de Montréal-la-Cluse, au bord du lac de Nantua, celle de son père, Raymond Burgod, directeur charismatique « des services » de sa municipalité, puis adjoint au maire, qui n’aura de cesse de connaître la vérité quand sa fille est mystérieusement assassinée à son guichet de vingt huit coups de couteau. Et, bien sûr, Gérald Thomassin, anti-héros, comédien de talent et même de génie, césar du meilleur espoir masculin pour « le Petit Criminel » signé Jacques Doillon, incapable de se prendre en charge, de mener sa barque et sa vie, abandonné par son amoureuse partie pour Rochefort (la ville chère à Jacques Demy), partageant drogue, alcool et cloche avec Tintin et Rambouille, avec qui il forme un trio de Pieds Nickelés sans joie ni espoir, tout voisin de la victime, et qui fait un  presque parfait « présumé coupable« . Il y a aussi les Mercier, qui vivent hors du temps et hors du siècle, sans téléphone, ni wifi, ni branchements électriques. Et d’autres qui meublent ce théâtre d’ombres. Florence Aubenas,qui a enquêté sept ans durant, donne la parole aux uns et autres, ménage le suspense, dose ses effets, conte avec patience, instille le doute. Catherine Burgod connaissait-elle son assassin? Ou ce dernier était-il un « parfait » inconnu? Ce livre, qui se lit comme un thriller littéraire dont on appréhende à peine l’issue, ne livrent pas ses clés.  Mais si quelques unes sont données en liminaire. Reste que Florence Aubenas est comme nous. Elle ne détient aucune vérité révélée. Son livre, lui, qui se croque avec gourmandise et se dévore avec envie, nous donne une idée autre, obscure, mystérieuse, attachante,  de la province française.

L’inconnu de la poste, de Florence Aubenas (Editions de l’Olivier, 238 pages, 19 €).

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Publié le 29 mars 2021 par
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