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Pour saluer Joël Robuchon

Article du 6 août 2018

Joël Robuchon © Maurice Rougemont

Cher Joël, ce matin, lorsqu’on m’a annoncé ta mort, j’ai cru que tu nous faisais une mauvaise blague. Il y a quinze jours, dans un ces SMS dont tu avais le secret tu me remerciais du « fond du coeur » pour un article sur ton tout récent Dassaï tout en me précisant : « j’ai eu des problèmes de santé (phlébite), mais ça va mieux« . Et tu ajoutais bien sûr, comme toujours, « je t’embrasse bien fort, Joël ». Tu aimais donner le change, tu t’amusais à faire croire que tout allait bien. Tu détestais que l’on s’inquiète pour toi. Tout allait trop bien, évidemment, trop vite aussi. Tu débordais de projets, d’envie, Genève, Montréal, Tel Aviv, j’en oublie. Je savais que quelques uns veillaient sur toi, dont ton ami David Khayat, de trop loin sans doute. Et puis cette saloperie de cancer du pancréas qui te minait depuis janvier au moins, c’était quelque chose de trop fort, trop rude, trop puissant, trop pervers. Tu es allé mourir en Suisse, dans ce pays neutre où tu avais trouvé des complices, des amis, des alliés. Tes amis? C’était le monde entier. Depuis l’époque du Concorde-Lafayette à l’Etoile, puis du Nikko aux Célébrités, où tu avais prouvé que tu étais d’abord et avant tout un formidable meneur d’homme. Chez Jamin, rue de Longchamp, puis avenue Raymond Poincaré, tu avais imposé ta marque, figé ton style dans le marbre. Toi le compagnon patient, toi Poitevin la fidélité, tu avais prouvé qu’avec une purée de pomme de terre, une tête de veau, une laitance de carpe, on pouvait faire de grandes choses, autant dire une oeuvre d’art. Tu avais évolué, voyagé, repris aux bars à tapas de Barcelone l’usage des comptoirs gourmands avec tes géniaux ateliers. Tu t’étais inspiré du Japon, où tu étais révéré à l’égal d’un dieu vivant, non seulement pour tes tables à la mode nippone, comme Yoshi à Monaco et Dassaï à Paris, mais pour l’esthétisme sourcilleux de tes plats magnifiquement mis en scène avec ses points, ses mosaïques de couleurs et ses déliés, comme ce magnifique velouté de chou-fleur au caviar qui fut l’un de tes plats fétiches. Tu étais le roi de Macao et de Tokyo, de New-York et de Las Vegas, de Hong-Kong à Paris, bien sûr, où tu affirmais vouloir prendre tôt ta retraite, à 50 ans, avant de reprendre le collier quelques années plus tard. Je pense à tes nombreux collaborateurs et amis que tu laisses brusquement en plan, à Guy Job, ton complice de Gourmet TV, Eric Bouchenoire, ton presque frère MOF, Antoine Hernandez, ton sommelier fétiche, Axel Manes, ton disciple belge, Mélanie Serre, ta fille de coeur, tant d’autres encore que j’oublie aujourd’hui, à Janine, ton épouse qui t’aura suivi au bout de tes aventures, à tes enfants Eric et Sophie, en France, et aussi au Japon, dont l’oublié Louis Abé. Tu avais moins de secrets que Paul Bocuse. Mais tu étais sans doute plus discret à ta manière sensible, toi, l’élève des jésuites devenu, sous l’apparence du cuisinier le plus étoilé du monde, le plus secret des hommes. Je t’écris ce soir en séchant mes larmes. De toutes les aventures, celle de ta vie est celle qui m’aura le plus touché. Tu jouais l’ironie pour masquer ta sensibilité. Tu étais la générosité même, tu étais l’homme de la fête et du partage, de la transmission et de l’amitié. Un repas chez toi, avec toi (et dieu sait que nous en avons fait ensemble) était une fête. Nous ne t’oublierons pas.

Avec Guy Job et Joël Robuchon, au Quai d’Orsay en février 2015 © GP

A propos de cet article

Publié le 6 août 2018 par

Pour saluer Joël Robuchon” : 12 avis

  • Tres bel hommage,j ai tellement entendu parlé de ce grand Monsieur,par melanie…courage à vous tous…

  • Bedeau

    Très bel hommage. Comme beaucoup lorsque l’on m’a appris la nouvelle je suis resté figé comme toutes les photos faites de toi par ton humble serviteur resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Et bon appétit bien sûr. clap de fin. je t’embrasse

  • Laurent

    Gilles, les larmes me montent rien qu’ en vous lisant … Quel Hommage Émouvant vous faites à votre Ami … Il le mérite tant… Un Artiste de plus nous quitte …
    Ne partez pas, vous, nous allons nous ennuyer à ne plus vous lire !! Chapeau Gilles !!

  • Céline Peterson

    C ‘est par tout hasard que nous avons trouvé le restaurant « Joël Rebuchon  » à Las Vegas.
    Un service des plus raffinés ! Excellente cuisine et pour terminer la surprise de la facture … mais ravis de notre soirée.

  • Martial Olga

    Quel bel Hommage au Chef Robuchon…. Il est a l’image de ce qu’il a représenté pour vous.
    Un bien grand homme. Merciiiiii beaucoup pour ce partage.

  • Bel hommage a ce grand homme!
    Je n’ai pas eu le privilège de le connaître aussi bien que vous.
    Son regard de lumière rejoindra celui des étoiles.
    Il nous laisse une constellation de talents et un héritage inestimable, celui de l’art de vivre à la française.

  • Danièle Mazet-Delpeuch

    Merci Monsieur de nous faire part.
    Mais il ne faut plus être tellement triste
    Monsieur Robuchon est vivant.
    Il nous encourage, nous transmet, nous fait rêver.
    Il nous manque.
    Il nous a tout laissé avec comme direction: l’Exigence
    et la pratique quotidienne de l’Extrême Qualité.
    Merci

  • Anstett

    Du grand, du beau, du vrai, toujours émouvant.

    Je t’embrasse, Roland

  • Jean-Yves Rousseau

    C’etait le CHEF!!
    …Il avait le sens de ce qu’est la vrai cuisine française, respect Monsieur Robuchon.
    Et puis bel hommage, tres bien dit, merci…

  • Bonjour
    Je garderai toujours un excellent souvenir de mes 3 mois de stage dans la cuisine du Jamin en 1987. Joël Robuchon m’y avait accueilli avec une telle simplicité dès le premier jour que je me suis toujours dit que cela devait être une des qualités de ceux qui réussissent.
    Plusieurs années plus tard, il a aussi contribué à mon installation aux USA auprès des services d’immigration américains, et récemment il m’a aidé à faire connaître mon premier livre de cuisine.
    Quel homme de partage ! MERCI !

  • Corinne A. Preteur

    Votre hommage au Chef Robuchon sue vous connaissiez si bien est aussi touchant qu’emouvant… merci de l’avoir publié

  • Marc H.

    Gilles,
    Ta plume écrit des étoiles… Quel beau papier, quel bel hommage.
    Je t’embrasse bien fort, Marc

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