Relisez une vie française !

Article du 22 novembre 2019

JP Dubois signant son Goncourt chez Drouant © GP

2019: l’année Dubois. Son Goncourt, si mérité, couronnant Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon offre l’occasion de redécouvrir ses nombreux ouvrages parus en poche. Parmi ceux-ci, une perle à ne pas laisser filer : Une Vie Française, prix Fémina 2004. Voilà le papier paru alors dans le Point sous la signature de votre serviteur… qui vient de le relire… Bonheur intact.

Dubois, une vie française

Sur fonds d’histoire contemporaine : la chronique d’un malaise général. Le nouveau Dubois n’épargne personne, surtout pas lui.

Ce n’est pas un OVNI dans le concert des romans de la rentrée. C’est le nouveau Dubois. Son 16e livre. Si l’on a lu ses nouvelles façon “ cut-ups ” (“ Parfois je ris tout seul ”, “ Tous les matins je me lève ”), ses essais (“ Eloge du gaucher dans un monde manchot ”, “ Compte Rendu analytique d’un sentiment désordonné ”), ses romans (“ Une année sous silence ”, “ la vie me fait peur ”, “ Je pense à autre chose ”), ainsi que ses recueils de textes sur les Etats-Unis (“ l’Amérique m’inquiète ” ou encore “ Jusque là tout allait bien en Amérique”), on l’aura compris : toute l’œuvre de cet écrivain inclassable, admirateur français de Roth, Updike, Carver ou Fante, est celle d’un malaise général.
Le héros désincarné de “ Kennedy et Moi ”, incarné par Jean-Pierre Bacri dans le film de Sam Karmann, lui ressemblait fort. A lui, comme à ses personnages. Car Dubois, résident à Toulouse, définitivement absent de Paris, au nom si commun – et dont tous les personnages principaux portent des noms à la Roth (Paul Ostermann, Paul Spiegelmann, Paul Miller, Samuel Polaris et Samuel Bronchowski, et, cette fois-ci, Paul Blick) semble se mettre en scène dans ses livres avec le mérite de jouer l’absolue continuité.
“ Une Vie Française ”, c’est, sur un demi-siècle, le résumé de son œuvre et l’histoire d’une vie. En fonds d’écran : la vie politique française, ses soubresauts, l’arrivée au pouvoir du Général de Gaulle en 1958, les événements de 68, le double intermède Poher, l’ascension de Pompidou, le Giscardisme, Mitterrand et ses deux septennats puis la venue de Jacques Chirac qui rythment la narration, croisent l’évolution des personnages.
Au centre du récit, Paul Blick, anar sans attaches, indifférent à tout, qui cherche sa voie, journaliste sportif, épousant la fille du patron, photographe célèbre, presque malgré lui, portraiturant les arbres, mais refusant d’immortaliser Mitterrand, faisant face à l’ironie du sort, aux destins des siens, devenu père à temps plein, puis jardinier désabusé. Des drames traversent sa vie, sa femme, ses amies, ses proches. Lui demeure superbement indifférent à tout, contre le vent de l’Histoire avec un H, qui demeure, elle aussi, imperméable aux destins des siens.
D’où vient que l’on s’attache à ce héros si neutre ? C’est que sa vérité est dans le non-dit, s’inscrit dans sa matière d’agir, en pantin mélancolique à qui, au bout du compte, tout réussit et qui survit à tout, qui traverse les krachs financiers ou les éclats du monde avec superbe. Bien sûr, comme dans tous les romans de Dubois on retrouvera des femmes obsédées, des dentistes maniaques et sadiques, des hommes laissés à eux-mêmes, des enfants sans avenir, guettés par l’autisme. Le héros, lui, demeure ce que furent ses prédécesseurs : mari avachi, amant paresseux, père absent, travailleur fatigué.
C’est bien la chronique d’un malaise général et de l’incommunicabilité absolue que développe “ Une Vie Française ” avec brio. Mais le contexte de l’époque qui bouge et qui avance lui donne une dimension supplémentaire. Il y a l’écriture vive, cursive, hachée, l’humour jubilatoire entre les lignes, l’ironie sardonique façon scalpel, la dérision du genre cisaille : tout ce qui peut blesser le ou les héros et que le lecteur, convié en voyeur complice adore.
On reste “ scotché ” au livre de près de 400 pages serrées jusqu’à la fin, vissé à ce récit touffu, éclectique, bigarré, qui, après tout, raconte “ notre Histoire ” depuis le début de nos années lucides, dévoile nos travers avec un pessimisme actif, délivre quelques unes de nos craintes, de nos fascinations, de nos hantises.
Un grand livre ? Il y a de ça. Et le chef d’œuvre d’un genre peu usité : la saga du dérisoire menée à la cravache, avec un talent indéniable et un rythme qui ne se relâche jamais. Bref, lisez Dubois en automne : vous serez habillé pour l’hiver.

Une vie française, de Jean-Paul Dubois, (Editions de l’Olivier, 357 Pages, 21 €, rééd. Points-Romans 400.pages, 7,90 €).

 

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Publié le 22 novembre 2019 par
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