Du bois dont on fait les Goncourt

Article du 3 septembre 2019

Une rentrée sans Dubois serait une rentrée triste. Voilà un auteur qu’on suit depuis ses débuts, qu’on retrouve avec un plaisir mêlé d’habitude. Ses héros s’appellent (presque) toujours Paul, sont souvent en dérive, absents au monde, loin de leur ville natale, perdus entre France, Québec et ailleurs. Comme ce Paul Hansen, né à  Toulouse – comme Dubois lui-même-, fils d’un pasteur danois de Skagen, la commune la plus au nord du Jutland, et d’une mère française et libertaire, tenancière d’un cinéma d’art et d’essai, qui ne cesse de chercher sans voie, sera surintendant d’un grand immeuble de Montréal nommé l’Excelsior, marié à une femme mi-indienne, mi-irlandaise, la douce Winona, attaché à son chien, fidèle à ses tâches subalternes, de super-nounou, bricoleur à ses heures pour une kyrielle de co-locataires anciens et attachés à leurs habitudes. Pour l’heure, Paul Hansen purge une peine de deux ans à la prison de Bordeaux (du nom d’un quartier de Montréal et non loin de son Excelsior). Il en profite pour raconter sa vie, évoquer son cheminement, ses souvenirs, la mort des siens. On apprendra, peu à peu, pas à pas, ce qui l’a mené là et on partagera, comme lui, le destin, la cellule, les frayeurs, de son compagnon de geôle, Patrick Horton, biker accusé du meurtre d’un Hell’s Angel. La magie Dubois? Celle du détail. Ce conteur hors pair, qui excelle dans le récit minutieux et les phrases courtes, sait prendre son temps, replaçant chaque épisode de son récit dans son contexte. On apprend ainsi, en liminaire, qu’il est emprisonné le jour de l’entrée d’Obama à la Maison Blanche. And so on… Frère d’armes de Raymond Carver, avec qui on l’a souvent comparé et dont il pratique l’humour triste, proche d’Updike, mais aussi de Modiano, pour le sens aigu de la redite, il n’a pas son pareil pour enjoliver le détail morbide, préciser l’anecdote allusive. On se souvient du héros de « Kennedy et moi« , Simon Polaris, incarné à l’écran par Jean-Pierre Bacri, qui mordait son psychanalyste afin de lui dérober sa montre – une Hamilton – qui avait appartenu à JFK. Paul Hansen, lui, n’hésitera pas à arracher un bout d’épaule humaine avec les dents pour forcer son destin. Mais on ne vous en dira pas plus. Lisez ce livre formidable qui illumine la rentrée littéraire avec éclat. Voilà le futur Goncourt 2019. Ou on n’y connaît rien.

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, de Jean-Paul Dubois (L’Olivier, 256 pages, 19 €).

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Publié le 3 septembre 2019 par
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