Serge Joncour, l’ogre et la poupée

Article du 4 septembre 2016

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On aime bien Serge Joncour, qui est le type même de l’écrivain humaniste, dont les héros mangent, boivent, aiment avec la même passion, la même fulgurance. Dans son nouvel opus, les deux principaux protagonistes sont une styliste en vogue, mais qui a des problèmes financiers et familiaux, Aurore, et un ex-agriculteur reconverti dans le recouvrement de dettes, Ludovic, veuf et solitaire. La première est douce, fine, fragile, raffinée, le second, grand, fort, costaud, un brin rustaud, mais diablement habile à dialoguer avec les malheureux du monde qui ont des problèmes d’argent et d’existence et qu’il tâche d’aider, noblement, dignement, à payer leur écot, à éponger leur déficit. Ludovic est un artiste de la relation humaine, sous des dehors un peu rustres. Il a perdu son épouse morte d’un cancer, est venu habiter Paris, loin de sa belle vallée du Célé, mais parfois retourne là bas revoir les siens, vivre et survivre. Aurore est une jeune femme à qui tout pourrait réussir, mais que son mari, Richard délaisse, que son associé Fabian, escroque, que les vautours du business guettent.

« Repose-toi sur moi« : c’est ce que suggère Ludovic à Aurore. Le hasard fait qu’ils habitent le même immeuble, partagent la même cour, que la seconde est effrayée par les corbeaux qui viennent y loger, que le premier va les en chasser, même les tuer, qu’apparemment rien ne lui résiste. Entre les deux, il y aura de la complicité, de l’amour, de l’humain. Joncour, auteur chaleureux par excellence, excelle à mettre en valeur les humbles, à disséquer les rapports humains, à rapprocher les êtres, qui, apparemment, n’ont rien à faire ensemble. Ludovic, c’est l’ogre, mais un ogre bienveillant, l’homme de la campagne, malgré en ville. Aurore, la citadine mondaine, mais surtout la femme blessée, fragile, presque la poupée.  Lorsqu’elle se rend compte que son entreprise est en passe d’être ruinée par une canaille, elle demande à Ludovic de lui venir en aide.

Serge Joncour © Maurice Rougemont

Serge Joncour © Maurice Rougemont

Rassurez-vous, on ne déflorera pas l’intriguer et on ne vous racontera pas la fin. Le livre est gros, épais, solide, ficelé avec brio. Joncour prend son temps, s’attarde avec habileté sur le bizarre travail de Ludovic, le recouvreur qui joue volontiers les justiciers. Le thriller y donne la main au fait divers. La comédie sociale et romantique vire au tragique, mais à peine. On se souvient de l‘Ecrivain National, d’UV, de L’homme qui ne savait pas dire non et surtout de L’Idole devenu « Superstar » à l’écran, avec Kad Merad dans le rôle titre. Cette société mirage et vertige, qui est la nôtre et qui semble être sa bête noire, est décortiquée là encore avec brio. Il y a de l’homme au scalpel chez Joncour, du chirurgien des âmes. On le suit avec aise, on est vite secoué, bouleversé, amusé aussi (la scène drôlatique au restaurant, p. 387, est proprement à savourer…). Difficile de résister à la tornade Joncour.

Repose-toi sur moi de Serge Joncour (Flammarion, 427 pages, 21 €).

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Publié le 4 septembre 2016 par

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