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Pour saluer J’accuse

Article du 22 mars 2020

Pour saluer « J’accuse » de Roman Polanski, consacré par les Césars (meilleure réalisation, meilleure adaptation, meilleurs costumes), voici l’entrée consacrée au capitaine Alfred Dreyfus dans mon « Dictionnaire Amoureux de l’Alsace » (Plon, 2010)

Dreyfus (Alfred)

Une scène que j’adore dans « Z », le film de Costa Gavras inspiré de l’assassinat du député grec Lambrakis, c’est l’arrestation inopinée, par le « petit juge » qu’incarne Jean-Louis Trintignant, des officiers putschistes joués par Julien Guiomar et Pierre Dux. Un journaliste demande à ce dernier : « votre arrestation, c’est une nouvelle Affaire Dreyfus ? ». Et Dux de répliquer du tac au tac : « Dreyfus était coupable ! »

Dreyfus, notre Dreyfus, symbole de toutes les injustices, vilipendé par l’armée à laquelle il tenait si fort. Mieux même : dans laquelle il plaçait non seulement sa confiance, mais son honneur. Il était le symbole du juif intégré, ou qui se croyait tel et que la grande histoire remettra à sa place.

Ce fils d’un riche industriel de Mulhouse – où il naît en 1859 -, ayant opté en 1871 pour la nationalité française, fera ses études à Paris au collège Sainte-Barbe. Il sera interne au collège Chaptal, préparera Polytechnique, en sort sous-lieutenant, choisit l’artillerie, entre à l’école d’application de Fontainebleau. Lui qui avait été frappé à onze ans par l’entrée des Prussiens dans sa ville natale, décide d’embrasser la carrière militaire pour manifester son attachement profond à la France.

Il est promu lieutenant en 1885, est adjoint, quatre ans plus tard, au directeur de l’Ecole de Pyrotechnie de Bourges, est promu Capitaine. Sera admis à l’Ecole Supérieure de Guerre, en sort avec le numéro 9 et mention très bien, est nommé à l’Etat-Major de l’Armée, où il est le seul juif. C’est le 15 octobre 1894 que démarre « l’Affaire ». Il est arrêté par le commandant du Paty de Clam, officier du 3e bureau. On l’accuse d’être l’auteur d’un document dérobé à l’ambassade d’Allemagne, annonçant la livraison de documents concernant la défense nationale.

C’est le « faux Henry ». Une affaire Clearstream avant Clearstream, qui déchaîne l’antisémitisme, met la France en porte-à-faux avec ses démons. Son procès, qui s’ouvre le 19 décembre 1894, devant le Conseil de guerre de Paris, déchaîne les passions. Il est condamné, le 22 décembre, à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée, est dégradé au cours d’une cérémonie publique qui se déroule dans la grande cour de l’Ecole militaire, le 5 janvier 1895, est embarqué, le 21 février, pour l’Ile du Diable.

Tout cela appartient à l’Histoire avec un grand H. Le journaliste Bernard Lazare mène campagne pour la révision du procès. La publication par Zola dans l’Aurore, en janvier 1898, d’une lettre ouverte au président de la République (« J’accuse« ) et sa condamnation absurde à un an de prison font véritablement éclater « l’Affaire » qui, jusque là, restée confinée dans les milieux de l’armée. L’opinion se divise. Dreyfusards et « anti » s’affrontent. Il y a le dessin fameux du banquet familial déchiré par une discussion à son propos : « ils en ont parlé ». Théodore Herzl, qui rend compte du procès pour la « Neue Freie Presse » viennoise, prend conscience alors de l’importance de l’antisémitisme et a ainsi l’idée de « l’Etat juif », le livre qui porte ce nom, bien sûr, mais surtout le futur état d’Israël, que certains auraient voulu placer en Ouganda.

Parmi ses soutiens, deux alsaciens : le colonel Georges Picquart, né à Strasbourg, élevé à Geudertheim, qui découvre la trahison d’Esterhazy qui a été à l’origine de l’Affaire, et Auguste Scheurer-Kestner, natif de Mulhouse, vice-président du Sénat, qui défendra l’honneur bafoué du capitaine auprès du ministre de la guerre Billot et président Félix Faure. La Cour de Cassation annulera le premier verdict anti-Dreyfus le 3 juin 1899. Un deuxième procès s’ouvre à Rennes du 7 août au 9 septembre 1899, à l’issue duquel le capitaine Dreyfus est à nouveau condamné quoique avec des « circonstances atténuantes », ce qui n’a guère de sens, mais indique surtout l’embarras de l’armée devant une innocence largement prouvée, mais qui entache son honneur.

Le 19 septembre, Alfred Dreyfus est gracié par le président Loubet. Il vit ensuite à Carpentras, chez une de ses soeurs, puis à Cologny, près de Genève. On passe sur les péripéties juridiques de l’affaire alors qu’on sent bien que notre héros malheureux est parfaitement innocent, grâce notamment aux révélations du colonel Picquard. Il faut attendre le 5 mars 1904 pour que la Cour de Cassation déclare acceptable la demande en révision du jugement de Rennes et le 12 juillet 1906 pour que le dit-jugement soit cassé sans renvoi.

Il faudra encore le vote d’une loi par la Chambre pour que Dreyfus soit réintégré dans l’armée avec le grade de chef d’escadron. Le 21 juillet 1906, il est nommé Chevalier de la Légion d’honneur, puis à la direction d’artillerie de Vincennes, enfin le 15 octobre, désigné pour commander l’artillerie de l’arrondissement de Saint-Denis. Admis à la retraite en octobre 1907, il est mobilisé pendant la Grande Guerre et sera affecté à l’Etat-major de l’artillerie du camp retranché de Paris, puis, en 1917, à un parc d’artillerie divisionnaire. Il aura le temps de voir sa chère Alsace et Mulhouse rejoindre la mère patrie.

On imagine Alfred Dreyfus désabusé, mais non découragé. Il aura entraîné derrière lui toute une frange d’intellectuels – le mot est inventé à cette occasion – capables de se battre pour la liberté, la sienne, mais surtout celle de tout homme injustement accusé, même par la « Grande Muette », peu encline alors à reconnaître ses torts. Lorsqu’il meurt le 12 juillet 1935, son cortège funèbre, qui rejoint le cimetière Montparnasse, traverse la place de la Concorde au milieu des troupes célébrant la fête nationale. Celles-ci sont au garde à vous.

La France a finalement donné raison à Dreyfus et à ses partisans dont Zola qui aura tant œuvré pour sa libération.

A propos de cet article

Publié le 22 mars 2020 par
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Pour saluer J’accuse” : 22 avis

  • Un film gentile, un po ‘ingenuo per bambini e adolescenti, anche se a molti adulti potrebbe piacere

  • Dahan n

    Je suis d accord avec votre analyse, j’aurais aimé l ‘écrire
    Bravo vous avez osé

  • Nicolas Liensol

    Brigitte AMBROSINI Quelle critique objective et honnête ! « On sent tout le long Polanski se prendre pour Dreyfus »!? Trop fort ! Quelle perspicacité ! Par ailleurs je vous signale que Polanski AVAIT effectué une peine de prison aux États Unis et payé une lourde indemnité à la victime qui aujourd’hui demande elle-même à ce qu’on le laisse tranquille et qu’on ne revienne plus sur cette histoire vieille de près de 45 ans. Il faut parler de ce qu’on connait.
    De plus, outre le fait que les films de Polanski ont eu souvent un caractère subversif (Cul de sac, What?, Rosemary’s baby, Le locataire, Lune de fiel…) qui aura sans doute plus marqué dans le monde entier que les chansons de Noir désir, laisser entendre que le monde du rock et du show biz est tellement plus pur, honnête et sans machisme que le « monde merveilleux » du cinéma, c’est risible à s’en taper le cul par terre…

  • Roni

    Bonjour.
    M. Polanski n’a pas tué, Cantat si. cela est différent

  • Roni

    Bonjour. Cantat a tué cela est différent

  • La réponse est oui car il s’agit des femmes qui ont couché avec Polanski avec consentement pour avoir une carrière dans le cinéma et aussi de coucher avec une personnalité comme lui pour ces 12 femmes c’était déjà un honneur qui pouvait le mettre dans leurs cv.

  • Philippe DI CESARE

    C’est un film remarquable fidèlement inspiré du roman (sic) éponyme du non moins remarquable Thomas Harris (qui ne l’a pas écrit à l’occasion de « l’affaire Polanski» !

  • WIERZBICKI

    Le film est super..

  • Martine Dalla Torre

    Allons bon..

  • LEGEAY

    Elles ne mentent pas, mais si les réseaux sociaux sont une tribune ils ne sont pas un tribunal. Si on considère que c’est le cas alors on se rabaisse à la loi des rumeurs, des ouïes dire et des superstitions, du lynchage comme au bon vieux temps du sud !

  • Antoine Guegan

    Tu préfèrerais être confiné avec Harvey Weinstein ou Roman Polanski ? (Issu du livre « tu préfèrerais être confiné avec….du docteur Beb’s ).

  • ANNE MOTTO

    Mon AVIS EXACTEMENT .. Le même que Brigitte AMBROSINI… MERCI MADAME

  • destartine

    Douze femmes accusent Polanski de viol. Je suppose que pour vous, elles mentent toutes?

  • LEGEAY

    Le film est bon, et la plupart des critiques et le public abondent dans ce sens… Mais vos goûts peuvent être différents. Sur Polanski ? J’attends un autre jugement que celui du tribunal des réseaux sociaux, qui n’a aucune valeur, même si Polanski est le coupable probable. La France est un pays de droit commun, droit que l’affaire Dreyfus a fait progresser, et c’est sans réserve ni contradiction.

  • Ambrosini, vous faites partie des femmes qui accuse sans preuves concrète. Honte à vous.

  • Sombreval si vous croyez ce qui est écrit dans les bouquins cela veux dire que votre QI est de 80 méfié vous à l’avenir car une personne de ma famille à très bien connu Dreyfus et je crois plus en ma famille que Abauzit

  • Gouttenoire Nicole

    Ce n’est pas avec des ont dit qu’il faut juger quelqu’un sans preuves, et surtout ne jamais croire ce que vous lisez Sombreval.

  • LEGEAY

    Militant traditionnaliste et d’extrême droite, pas historien et pas documenté, l’ouvrage de ce garçon est nul et non avenu, disqualifié par sa piètre qualité selon les historiens qui l’ont consulté. Par ailleurs, un seul bouquin mal foutu et politiquement orienté contre des dizaines de sommes menées par de vrais historiens méthodiques, et sans à priori, venant en outre d’autres pays que le nôtre (Anglo-saxons notamment où l’on ne transige pas avec la science historienne) ne saurait convaincre que des pré convaincus…

  • L'HÔPITAL

    Je vous suggère
    https://www.polemia.com/affaire-dreyfus-adrien-abauzit-preche-convaincus/

    Revisiter l’histoire en ne prenant que ce qui reçoit la faveur de votre conclusion est une instruction mal menée qui fut la méthodologie du révisionnisme.

  • Brigitte Ambrosini

    Le film est très peu historique. Zola deux minutes à l écran !!! . On sent tout le long Polanski se prendre pour, Dreyfus injustement accusé. C est la défense de Polanski à laquelle on assiste. Dujardin n est bon que parce qu il parle peu comme d habitude. Et on a toujours l impression qu il va faire une blague. Non le film n est ni juste historiquement ni bon. Et Polanski n aurait jamais dû le réaliser comme tous es autres films tant qu il ‘avait pas effectué sa peine. Cantat paie pour un crime et ne peut plus travailler. Deux poids deux mesures. Il vaut mieux être du côté des puissants que subversif comme Noir désir l était. Que vous soyez… Vous connaissez la suite de la fable de La Fontaine. Rien n a changé ds le monde merveilleux (j ironise naturellement) du cinéma
    Honte à ceux qui honorent Polanski

  • Sombreval

    Vous avez une vision de Dreyfus bien idéalisé. Je vous conseille la lecture de l’ouvrage de Adrien Abauzit à ce sujet. Vous vous rendrez compte que les suspicions à l’égard de Dreyfus étaient plus que justifiées.

  • Marie Husson

    Merci pour ce récit remarquable clair et précis.

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