Les chuchotis du lundi : Luxembourg laboratoire gourmand européen, Louis Linster la nouvelle star, Cyril Molard le sage, Clovis Degrave ou le nouvel élan, Archibald De Prince fier belge, Jérémmy Parjouet bistrotier chic, Anne Knepper la jeune cheffe qui monte, Baptiste Heugens l’équilibriste, Fabrice Salvador le retour, le charme de la Villa Pétrusse
Luxembourg laboratoire gourmand européen
S’en est-on rendu compte? Le Luxembourg est devenu depuis quelques années un laboratoire gourmand européen d’exception avec ses grandes tables en tout genre (13 étoiles en tout avec 11 tables étoilées dont deux tables deux étoiles – voir la liste ci dessous), ses jeunes qui montent (on pense d’abord à Louis Linster, nouveau deux étoiles de Frisange et dont Léa, la mère, fut la seule femme à remporter le Bocuse d’Or en 1989), ses belles tavernes, ses bistrots riants, ses « lounges » tendance, ses produits de haute tenue, mis en scène par des artisans valeureux. Voilà un pays indépendant qui emprunte à ses voisins ce qu’ils ont de meilleur, tout en gardant sa nature, son identité et son sens de l’hospitalité. Ce mélange de gourmandise forcenée à la mode belge, de fantaisie diserte à la française, de rigueur germanique, de dynamisme batave, de netteté helvète est unique. Porté avec ferveur par des chefs ou des hommes de salle qui sont lorrains ou hollandais, roumains, portugais ou italiens et même parfois natifs du Grand Duché, c’est rare … . Mais tous font d’excellents Luxembourgeois. Si l’on vous dit que la meilleure table italienne hors de la Péninsule se trouve entre l’Alzettte et la Pétrusse, avec Mosconi, le croirez-vous ? D’Esch-sur-Alzette à Frisange, d’Echternach à Schouweiler, le Grand Duché ne se contente pas d’offrir les riches terres rouges, les verts prés du « bon pays », la douceur de la vallée des Sept Châteaux, le plateau sylvestre et montueux de l’Ardenne, la beauté dodelinante des vignes sur la vallée de la Moselle. Il est également prolixe en belles adresses de toutes sortes, en hôteliers hospitaliers, en artisans soigneux, en auberges jolies et nettes. Certes, les prix des établissements ne sont pas forcément bon marché. Mais la plupart offrent des formules sympathiques au déjeuner, des assiettes de jambon délicieuses, des eaux de vie superbes, des vins et des cépages (elbling ou rivaner) épatants et peu coûteux, des pâtisseries délectables et des chocolats exquis. Experts ès douceurs, fournisseurs de la cour grand ducale, le roi Oberweis et l’institution Namur sont désormais rejoints par la nouvelle reine du chocolat, Alexandra Kahn chez Genaveh. Et si la bière (Simon, Mousel, Diekirch, Battin) comme la charcuterie (Meyer, Osweiler, Bello, Kappler, Steffen, Kaiffer) y sont fêtés dans la belle tradition régionale, vous pourrez manger ici « tendance » ou asiate, trouverez là des cadres de charme, des comptoirs, des brasseries, des cafés qui content la gourmandise du moment et de l’air du temps en toutes les langues et de tous les styles (connaissez-vous le levantin Bazaar ? ). Le TGV, qui met désormais la gare de Luxembourg–ville à 2h05 de Paris, a rapproché ce cœur de l’Europe de la capitale française, offrant ainsi le meilleur rapport exotisme/proximité qui soit. Et dépêchez vous de venir faire ici le plein de saveurs toniques, comme vos emplettes gourmandes et, avant que les petits cochons de la mode ne se mettent à croquer ce Grand Duché si séducteur. Dont la devise est » « Mir wëlle bleiwe wat mir sinn » . Autrement dit : « Nous voulons rester ce que nous sommes« .
Les étoilés du Michelin
- Ma Langue Sourit, à Moutfort: 2 étoiles.
- Léa Linster, à Frisange: 2 étoiles.
- Guillou Campagne, à Schouweiler: 1 étoile.
- Fani, à Roeser: 1 étoile.
- Mosconi, à Luxembourg-Ville: 1 étoile.
- Ryôdô, à Luxembourg-Ville: 1 étoile.
- La Villa de Camille et Julien, à Luxembourg-Ville: 1 étoile.
- Apdikt, à Steinfort: 1 étoile.
- Grünewald Chef’s Table, à Luxembourg-Ville: 1 étoile.
- Archibald De Prince, à Lauterborn: 1 étoile.
- Fields by René Mathieu, à Findel: 1 étoile
Louis Linster la nouvelle star
La nouvelle star du Luxembourg, c’est lui : Louis Linster, le fils de Léa, seule femme lauréate du Bocuse d’Or, qui lui a confié la demeure familiale qu’elle tenait elle-même de son père Emile. Si la maison porte encore le nom de maman, elle a été revue entièrement sous sa houlette sobre et contemporaine avec une cuisine plein de d’envolées et de belles idées personnelles glanées au long de ses voyages, avec un service au taquet sous la houlette de sa compagne Njomza Musl, native du Kosovo et qui reçoit en six langues. En tout cas, voilà une maison neuve qui assure son statut de vedette en n’ouvrant que le soir (et le dimanche midi) avec un menu unique à 240 €. Toute l’Europe gourmande, à commencer par les voisins proches d’Allemagne ou de Belgique, vient découvrir le tout neuf deux étoiles du grand Duché. Cet autodidacte surdoué, entouré d’une équipe solide, proposant des mets d’une finesse sans faille et de mets légers et scintillants qui ne rechignent pas devant le mélanges d’épices. L’éblouissement est assuré à travers une symphonie gourmande aux airs de grand voyage. Les premières bouchées, comme le parmesan 36 mois avec noix de muscade, malt d’orge, foie gras et raifort ou encore homard bleu, livèche, jalapeño, myoga, sans omettre l’huître Gillardeau n°3, avec shiso, concombre et wasabi, sont vif, toniques, picotant le palais, l’éveillant pour le prochain envol. Ensuite la sériole avec radis, kujo et salicorne, l’omble chevalier au dashi, algues et brocoli ou encore le Saint-Pierre à la bergamote, saké et couteaux sont des créations vives et légères, d’une fraîcheur sans faille. Le morceau de bravoure du moment et du repas ? La langoustine légèrement panée au riz soufflé, avec aji amarillo, argousier et courge. Magnifique et craquant ! On vous raconte vite la suite.
Cyril Molard le sage
Quinze ans sans retourner chez Cyril Molard : pire qu’un crime, une faute ! Mais on retrouve la maison embellie, agrandie, éclairée, avec charme et sobriété. La cuisine, elle, s’est épurée non sans brio. Lauré de deux étoiles et désormais « quinqua », ce vosgien natif de Cornimont, est devenu le sage et le mage de sa région, ne craignant pas de se remettre en question. Dans une auberge de bord de route, qui mène vers Remich et la vallée de la Moselle, il raconte à sa manière libre sa version finaude de la cuisine du grand Duché. Formé en charcuterie/traiteur à Nancy, puis à Orléans, passé chez Lapérouse avec Guy Krenzer (natif de St Max, double MOF et aujourd’hui chef de la création Lenôtre) mais aussi aux côtés d’Emmanuel Renaut au Claridge’s à Londres, puis au Flocon de Sel de Megève, enfin chez Edouard Loubet au Moulin de Lourmarin, il est dans sa pleine maturité. Et tout ce qu’il mitonne est d’une franchise de goût sans faille, avec des cuissons exactes et des mariages justes de ton. Ses amuse-bouche parlent pour lui, avec son pâté en croûte tradition, tartelette de haddock, vanille et caviar ou celle de bœuf, oignon et champignons, comme ses cromesquis et son mariage de caille, foie gras, truffe et châtaigne qui indiquent de quel bon bois se chauffe ce meilleur cuisinier traiteur européen sacré en 2008. Mais l’ormeau avec sa nuance de vert (brocoli, épinard, capucine) et noisettes, comme la lotte avec son kimchi de crevette, poire et kumquat ou encore ses saint-jacques avec topinambour, miso sésame et sauce vin jaune sont de la plus belle eau. On vous dit tout très vite.
Clovis Degrave ou le nouvel élan
Il est le jeune chef conquérant du nouveau Luxembourg gourmand. Clovis Degrave, lillois élevé à Metz, gagné aux charmes du grand Duché, passé notamment au Sud de Christophe Petra, a créé juste en face de l’Hôtellerie du Grünewald, dans le faubourg de Dommeldange, qu’il a reprise, rénovée et agrandie d’une annexe moderne, avec sa compagne Alice Bourscheid, un comptoir gourmand (Chef’s Table) où il raconte sa cuisine au jour le jour. Elu « Chef de l’année 2026 » au Gault-Millau Luxembourg et étoilé également cette année au guide rouge, il donne le ton de la nouvelle créativité luxembourgeoise vive, fine, moderne, avec des assiettes légères, brillantes et scintillantes. Ses menus, en dix séquences ou moins, se proposent face aux cuisiniers qui travaillent en labos ouverts, délivrant de bien jolis moments. Ainsi la langoustine en carpaccio avec son jus tonique au ponzu, citron caviar, brocoli et coriandre, qui réveille le palais en beauté, le bel instant végétal avec le coing confit en pickle marié au potimarron, la clémentine, le sorbet au vinaigre, puis l’exquise raviole de ricotta à la truffe et oeuf confit au sabayon fumé. L’un de ses morceaux de bravoure : le cinglant mariage du homard cuit au barbecue et du lieu jaune de ligne avec son jus de crustacé corsé et son sabayon à l’estragon. On vous raconte vite la suite.
Archibald De Prince fier belge
Archibald De Prince, bruxellois formé chez Yves Mattagne côté brasserie fusion (“Yumi”) et en France sur la Côte d’Azur avec Yannick Franques (à la Réserve de Beaulieu et à Terre Blanche dans le Var), a été le représentant du Bocuse d’Or Belgique 2023, avant de reprendre le Vieux Moulin de Lauterborn à deux pas d’Echternach, à l’Ouest du Grand Duché luxembourgeois. Il n’ouvre que du jeudi au soir au dimanche soir et propose un menu unique en douze temps à 185 € adaptable en végétal, souvenir de ses huit ans passés aux côtés de René Mathieu, prince végétarien à Luxembourg (aujourd’hui à Findel) et chez qui il a travaillé en compagnie de son épouse Rachel. Au menu, des mets fins, vifs, techniques et esthétiques, comme la carotte mariée au céleri et à la courge butternut, l’ortie avec son élixir végétal, ses chips de pommes de terre du maraîcher Franz Théato avec son ketchup maison, sa superbe truite de la vallée de l’Our au gin, lait fermenté, herbes ou son tartare de bœuf luxembourgeois marié au caviar royal belge avec pommes allumettes et eau de tomate ou encore les champignons, avec poire et oignons. Un univers à découvrir !
Jérémmy Parjouet bistrotier chic
Le Q dans le beurre : le meilleur et le plus authentique des bistrots parisiens à Luxembourg, sis dans le quartier de Bonnevoye, juste derrière la gare centrale. Aux commandes, Jérémmy Parjouet qu’on connut jadis en chef étoilé à Becher Gare. Ce natif de Troyes, passé aux Crayères à Reims, qui fut également trois ans durant le chef des Jardins d’Anaïs à Clausen, s’est mué en aubergiste de tradition, fabricant lui même ses charcuteries et mitonnant d’exquis mets à l’ancienne dans un décor d’estaminet a l’ancienne façon cinoche … tandis que défilent, sur écran plat, les images de Fernandel, de Funès, Chicandier ou Raymond Oliver (avec Catherine Langeais). L’ambiance est pleine de tonus, le grand comptoir où l’on prend l’apéro a du coeur et les pâtés et terrines défilent comme des trésors d’art populaire. Ainsi, le pâté en croûte “tout cochon”, l’oreiller du Q dans le beurre (avec homard, ris de veau, morilles), les rillettes de lapin à l’estragon, la terrine de campagne maison, les rillettes de porcelet au basilic thaï ou celles de cochon de lait aux fines herbes. Un ban pour l’exquise gelée de porcelet, entre fromage de tête et jambon persillé. Et on craque aisément pour les pickles maison comme d’ailleurs le beurre également maison. Son boeuf bourguignon est une belle chose et son île flottante aux pralines roses une douceur d’enfance. Cave beaujolaise et bourguignonne.
Anne Knepper la jeune cheffe qui monte
Public House : la table moderne de Anne Knepper, Mathias Hameeuw et Davide Sorvillo qui donne le ton de la mode au nouveau Luxembourg gourmand. Cadre moderne, écrin 1880 et assiettes dans le vent d’une ex étudiante d’HEC Lausanne qui eut la révélation de la cuisine moderne au Géranium à Copenhague et chez Massimo Bottura à Modène, et a laissé tomber banque et fiduciaire pour la belle aventure des fourneaux. Eux tiennent par ailleurs un bar à vin (« Bonne Nouvelle« ) ouvert uniquement le soir, tandis qu’elle est devenu la nouvelle jeune star du Grand Duché en gagnant, à 28 ans, le titre de « jeune chef de l’année 2025 » au Gault-Millau Luxembourg. Les plats virevoltent d’un menu à l’autre au fil des saisons, avec les légumes frais ou fermentés et les belles idées vineuses de Mathias. Ainsi, les amuse-bouche, comme le taco de sandre, raifort, le croustillant au levain façon gougère au coing et berdorfer kès (un fromage local). Puis le sandre et radis verts au bouillon ponzu, sarrasin, ciboulette, la pomme de terre au fromage fumé, marron, oeuf de truite. Ou encore la biche avec racine de cerfeuil, groseille et pomme Anna. Cela se trouve au sein d’une vaste demeure avec ses salles d’exposition vouées à l’art contemporain, en plein coeur de la ville haute de Luxembourg.
Baptiste Heugens l’équilibriste
L’équilibriste des saveurs dans le Luxembourg gourmand d’aujourd’hui ? Baptiste Heugens, qui tient depuis deux ans « Equilibrium », au pied de la ville haute et en bordure de l’historique quartier de Clausen où l’on connut jadis « Maybe not Bob ». Ce natif d’Etterbeek qui a travaillé au Sea Grill de Bruxelles avec Yves Mattagne et Stéphanie Thunus à Au Gré du Vent à Seneffe, est installé ici à son compte après avoir été gérant du Two6two à Strassen où il fut promu « chef de l’année » par Gault-Millau Luxembourg en 2020. Son « Equilibrium » joue, six jours sur sept, midi et soir, le bistrot gourmand, QG d’amis, laboratoire de saveurs mariées avec précision et audace. Mousse de foie de volaille et gelée aux airelles, boeuf grillé façon barbecue ou tartelette de betterave et maquereau font des mises en bouche malicieuses et minutieuses. Sa daurade fumée au fenouil fermenté, pistache et caviar baeri « Antonius » comme sa canette marinée, curcuma frais, piment doux et yuzu vert font des plats de résistance, créatifs, audacieux, mais convaincants, comme, en issue, le chocolat marié à l’artichaut avec son sorbet à la sauge. Une maison et un chef à suivre.
Fabrice Salvador le retour
Fabrice Salvador? On suit depuis belle lurette ce natif de Toulouse, ancien de chez Troisgros, Trama, Guérard et Toulousy, que l’on connut jadis au Lancaster à Paris, à Influences des Saveurs à Esch-sur-Alzette et à la Cristallerie du Palace d’Armes à Luxembourg-ville. Avec le sommelier Patrick Sabatier et la pâtissière Lizline Humbert, ils forment une équipe de choc qui a remis sur rails la changeante et fort charmeuse auberge de luxe d’Annabelle Hazard-Soutiran, les Jardins d’Anaïs. Le lieu, qui se nomma les Jardins de Clausen, se trouve au pied du Bock et des fortifications du « Gibraltar du Nord », à deux pas de la maison natale de Robert Schuman, « le père de l’Europe ». Et Annabelle, qui fut sommelière à l’Atelier de Robuchon à Londres. en a fait un havre gourmand de qualité où plats et vins sont soignés à l’envi, proposés dans une belle salle claire et moderne aux airs de loft gourmand. Au menu, le splendide carabinero Jimbaran avec sa salade de papaye verte ou le foie gras grillé de Chalosse « Andignac » avec son condiment indonésien donnent envie de prendre un abonnement. On en reparle.
Le charme de la Villa Pétrusse
« Le Lys » ? La table gastronomique de la Villa Petrusse. Cette demeure 1880 ré-ouverte après une rénovation d’envergure par la famille Pauly qui possède déjà l’Hôtel Relais & Châteaux »Le Place d’Armes », offre vingt-deux chambres et suites, des salons de charme avec leurs fresques façon Watteau, une brasserie assurant un service non stop et une table gastronomique sous la gouverne du directeur Geoffroy Le Mer et le chef luxembourgeois (c’est assez rare pour être signalé !) Kim de Dood appelée à gagner très vite son étoile. Ce jeune natif du Grand Duché, formé à l’école hôtelière de Diekirch, passé au Becker’s, le deux étoiles de Trèves en Allemagne, s’est d’abord exilé en Angleterre au Waterside Inn de Bray-on-Thames, le 3 étoiles de Michel et d’Alain Roux, enfin en Belgique au Hertog Jan, également 3 étoiles à Bruges avec Geert de Mangeleer, avant de partir pour Singapour et d’y gagner une puis deux étoiles au Saint Pierre. De retour au Luxembourg, il joue au Lys une carte régionale très raffinée avec le chef pâtissier lorrain, ancien de chez Ducasse à Paris, Anne-Sophie Pic à Valence, Mauro Colagreco au Mirazur et au Luxembourg chez Cyril Molard à Ma Langue Sourit, Thomas Suder. Ses premières réussites ? La truite au wasabi et aneth fait mouche, la délicate sole au cresson et crustacés ou encore les très locales et exquises « kniddelen » (ou quenelles de semoule) aux topinambours et beurre noisette qui convainquent sans mal de faire ici étape.





















Toutefois l’usage du » sans faille » est trop récurrent !
Merci!
Vos articles sont formidables ! Documentés, riches ,rigoureux, respectueux des personnes. Donc fondamentalement honnêtes. et si plaisants à lire. « Restez ce que vous êtes ».!