Les chuchotis du lundi : la révélation Seydou Diao, Sébastien Schmitt met le bistrot à la sauce Alsace, le groupe Aqua s’installe à Paris, les frères Cohen à l’Ambassade d’Auvergne, Tomer Tal le retour, Curnonsky héros de roman, Assaf Granit se lance dans la glace avec Licouk, « Amitchi » la pizzeria tendance du Bugey, Roberto Rispoli ouvre Felino à Saint-Tropez, Michel Larfi réveille la Pointe à la Bise à Vésenaz
La révélation Seydou Diao
Il s’appelle Seydou Diao, a 37 ans, est natif de Ziguinchor en Casamance, a été élevé entre Dakar et Saint-Louis-du-Sénégal, a été formé à l’école hôtelière d’Illkirch, a fait le grand tour, depuis la Côte d’Azur, à la Voile d’Or de Saint-Jean-Cap-Ferrat avec Georges Pélissier puis à la Chèvre d’Or d’Eze-Village époque Philippe Labbé, avant de revenir en Alsace au Buerehiesel d’Éric Westermann. Aujourd’hui, il joue sa propre partition avec une assurance tranquille, à l’enseigne de O30 et c’est le genre de découverte qui réconcilie avec l’idée de nouveauté. A deux pas de la cathédrale de Strasbourg, au 30 de la rue des Juifs (d’où son nom sibyllin : « ô30 » pour « au trente »), à deux pas de la classique Table de Christophe et de la créative Casserole de Cédric Kuster, il signe une table singulière qui a tout d’une perle. Le décor met d’emblée à l’aise. Comptoir, tables de bois, chaises noires, banquettes habillées de coussins en wax et bogolan, quelques statues africaines : le voyage est suggéré sans folklore ni surcharge. L’atmosphère est chaleureuse, vivante. En salle, le bouillonnant Maxence Weber assure, à lui seul, un véritable numéro d’équilibriste, passant d’une table à l’autre avec aisance, guidant les convives vers des flacons bien choisis, comme le superbe riesling Stein de Charles Wantz à Barr ou un insolite « vin d’ananas » du Bénin. Le service est souriant, précis, jamais pesant. Dans l’assiette, Seydou Diao, qui possède un don inné pour les assaisonnements, fait parler de beaux produits, usant de cuissons impeccables, de condiments miracles sur un mode « afro-fusion ». Les influences sénégalaises apparaissent par touches délicates, dans une épice, un parfum, une garniture, sans jamais masquer le produit. Le menu du déjeuner à 25 € relève de la grandissime affaire : ceviche de maigre au jus d’hibiscus, dos de cabillaud sauce vierge avec purée de chou-fleur et fregula sarde, avant une tarte aux quetsches qui fait revenir en Alsace. C’est évidemment « la » belle table à découvrir côté Grand Est et le rapport qualité-prix strasbourgeois du moment.
Sébastien Schmitt met le bistrot à la sauce Alsace
On l’a connu en jeune cuisinier-patron conquérant au Clos de la Garenne de Saverne, en chef exécutif du premier Sofitel de l’histoire – celui de Strasbourg à l’enseigne de Terroir & Co. Il a été formé jadis chez Emile Jung au Crocodile alors triplement étoilé, puis au Cerf à Marlenheim qui le fut doublement au temps de Michel et Roby Husser, avant le cousin Georges Schmitt au Soldat de l’An II à Phalsbourg. On le découvrit ensuite à la Carpe d’Or savernoise. Avec son ami et associé Christian Matt, Sébastien Schmitt a trouvé le ton juste avec La Cave (ex-la Cave Profonde), bistrot contemporain qui remet les classiques alsaciens au premier plan sans jamais les figer dans le folklore. Le cadre est accueillant, la terrasse ouvre une jolie perspective sur le canal, l’ambiance donne envie de prolonger l’apéritif autour d’une Ur Pils, d’une Licorne à la pression ou d’un verre de vin d’Alsace bien sélectionné. La maison joue d’abord la carte de la tarte flambée d’exception, avec une réussite qui mérite le détour. Nature, gratinée au gruyère ou au munster. Une démonstration de simplicité parfaitement maîtrisée. Le reste de la carte indique que le gars Sébastien possède au plus haut point le sens du goût et sait le transmettre dans ses moindres détails. Ainsi, ce « chien marrant » qui revisite le hot-dog façon alsacienne avec moricette (ou pâte à bretzel), choucroute, lard et cervelas grillé, tandis que le « sandwich américain » met le burger à l’heure lorraine avec la viande premium du boucher de Langatte. Salade César et œufs mayo aux oignons rouges complètent un registre bistrot de haute volée. Les douceurs prolongent le plaisir avec une tarte au fromage blanc, une meringuée aux myrtilles ou un irrésistible « casse-noisettes » craquant chocolat-noisette signé des copains Christophe Felder et Camille Lesecq. Bref, Sébastien Schmitt est bien devenu le roi du genre bistrot canaille en Alsace.
Le groupe Aqua s’installe à Paris
Après Hong Kong, Londres, New York, Miami et Dubaï, Aqua pose ses baguettes à Paris. Fondé à Hong Kong en 2000 par David Yeo, ancien avocat né à Singapour, le groupe ouvre Aqua Kyoto au 7e étage du 26 avenue des Champs-Élysées, avec une terrasse splendide et une vue imprenable sur la capitale. Et c’est l’une des belles surprises de l’été parisien 2026. L’entrée, discrète, se glisse derrière Bachar Coffee et l’ascenseur vous éloigne vite du tumulte de l’avenue. Pas de chef star ici, mais un homme d’affaires qui sait choisir ses perchoirs et mettre en scène ses adresses. Décor épuré, sushimen au comptoir, service souriant et plein de bonne volonté, davantage décoratif que véritablement professionnel. Dans les assiettes, les gyozas de black cod à l’ao nori et ponzu donnent le ton, les sushis — toro, sériole, homard, anguille, maquereau — sont impeccables, et le black cod caramélisé au miso, crème yuzu et broccolinis, délectable. La cave n’est pas en reste, avec Philippe Alliet en chinon, Jean Fournier en marsannay, Terrebrune, Galoupet ou château Simone côté Provence. Quelques propositions hors saison, comme les saint-jacques en « cristal sushi », rappellent qu’il faut surtout satisfaire une clientèle internationale. Les desserts jouent l’originalité avec flan chocolat-sésame noir et glace matcha ou « Forêt de Kyoto ». L’addition grimpe vite dès que caviar et wagyu s’en mêlent. Mais avec Paris à vos pieds, certains midis d’août, la vue pardonne bien des choses. Les touristes des palaces voisins, eux, semblent avoir les moyens de ne même pas regarder la note.
Les frères Cohen à l’Ambassade d’Auvergne
Tomer Tal le retour
On l’avait applaudi au George & John du Drisco Hotel , où il avait signé quelques-unes des plus belles assiettes du Tel Aviv nouveau style. Voilà Tomer Tal qui s’émancipe avec Bo’u, sa nouvelle maison, ouverte au pied du très design hôtel The George, en compagnie du restaurateur Steven Lobel. Une adresse qui fait déjà courir le Tout-Tel-Aviv, entre gourmets avertis, foodistas compulsifs et amateurs de lieux où il faut être avant les autres. Ce bon élève de Haïm Cohen, passé également chez Yonatan Roshfeld à l’Herbert Samuel avant deux années australiennes, qui visita Rungis et possède le sens du bon produit de toutes les régions et de tous les styles, n’a plus guère à prouver. Il cuisine aujourd’hui avec une liberté qui lui ressemble, sans esbroufe, sans folklore, sans démonstration inutile. Son credo ? Le produit, la saison, la flamme, les marinades, les légumes et la mer. Une cuisine israélienne d’aujourd’hui, ouverte sur le monde, légère, végétale, iodée, précise, qui évite les effets de manche comme les lourdeurs. Le décor, lui, joue la carte du spectaculaire : immense salle, cuisine ouverte, vaste comptoir, musique qui pulse, conversations qui montent d’un ton au fil de la soirée. On s’y montre volontiers, on s’y retrouve beaucoup, on s’y surveille, on s’y entend parfois un peu moins. Quant au jeune service, plein d’entrain, il gagnera encore à connaître aussi bien les assiettes qu’il apporte que les vins qu’il conseille. Mais l’essentiel est ailleurs. Le sashimi de sériole, réveillé par le citron, le jalapeño, la mangue verte en pickle et le kosho, le tartare de thon blue fin roulé dans une fine tranche de courge avec shiso, citronnelle et huile d’olive ou le mérou frit escorté d’un aïoli relevé donnent une éclatante démonstration de fraîcheur. Bref, Bo’u n’est pas simplement la table dont tout Tel Aviv parle aujourd’hui, mais bien l’une de celles (comme Hiba de Yossi Shitrit, comme & Moshik de Moshik Roth) qui indiquent où va la gastronomie israélienne contemporaine : moins démonstrative, certes, version mode, aussi, et même un brin snob, avec son public qui aime se montrer parfois plus que manger, mais ouverte sur le monde tout en demeurant profondément méditerranéenne. Et Tomer Tal s’y affirme comme l’un des chefs plus inspirés du moment.
Curnonsky héros de roman
Et si Curnonsky avait encore des disciples ? Mieux : des convertis. Voilà le pari, à la fois insolite, drôle et sérieux, de Louis Michaud, 32 ans, et auteur d’un premier livre sur « Jean Cau, l’indocile » (paru en 2024 chez Gallimard), qui publie un premier roman (« Mon ami Curnonsky » à paraître le 2 septembre aux éditions du Rocher) où il imagine comment le bel esprit du « Prince des Gastronomes », alias Maurice-Edmond Saillant l’angevin devenu roi des nuits de Paris, le nègre de Willy, puis le co-auteur, avec Marcel Rouff, d’un guide des richesses gourmandes de la France de l’entre deux guerres, peut bouleverser la vie d’un garçon d’aujourd’hui. Hubert, le héros de son livre, a, comme lui, 32 ans. Il végète dans un emploi sans saveur, papillonne dans un Paris de plaisirs faciles, jusqu’au jour où il ouvre les livres de Curnonsky. La révélation est immédiate. Celui qui fut couronné « Prince des Gastronomes » en 1927 devient un mentor d’outre-tombe, un maître à vivre qui enseigne qu’on ne sépare ni la table de la littérature, ni le vin de l’amitié, ni le bonheur de la gourmandise. L’idée pourrait prêter à sourire. Louis Michaud en fait un véritable roman d’initiation. Son héros découvre que le goût n’est pas un luxe, mais une manière de penser le monde. Lorsque surgissent les « Curnonskas », mystérieux activistes prêts à défendre l’héritage spirituel du Prince jusque dans les actions les plus radicales, le récit prend des allures de fable picaresque et contemporaine – l’épisode du salon de l’agriculture perturbé par le gang des Curnonskas et notre Hubert déguisé en vache vaut son pesant de saindoux – , où la disparition du goût devient le symptôme d’un appauvrissement plus vaste : celui de notre civilisation. Une question traverse tout le livre : comment un jeune homme né en 1994 peut-il abandonner les séductions de son époque pour tomber amoureux d’un écrivain gastronome disparu depuis près de soixante-dix ans ? Comment l’esprit de la gourmandise absolue, celui qui fit de Curnonsky le chantre des auberges, des terroirs, des vins sincères et des cuisines vraies, peut-il encore séduire une génération nourrie de restauration rapide et de consommation instantanée ? La réponse de Louis Michaud est lumineuse. Parce que Curnonsky ne parle pas seulement de cuisine. Servi par une langue alerte, volontiers gouailleuse, nourrie d’érudition sans jamais peser et qui emprunte à l’argot façon Boudard et version « la méthode à Mimile », « Mon ami Curnonsky » est un premier roman singulier, enthousiaste, riche, généreux, certes un brin désordonné. Mais c’est aussi ce qui fait son charme. Il rappelle, en tout cas, que la gourmandise n’est ni une faiblesse ni un péché, mais un art de vivre, une forme de résistance et, pourquoi pas, une manière de sauver un peu de beauté dans un monde qui s’uniformise. Curnonsky aurait sans doute souri de ce drôle d’ouvrage. Et aurait certainement invité son jeune auteur à déjeuner….
Assaf Granit se lance dans la glace avec Licouk
« Amitchi » la pizzeria tendance du Bugey
Perché sur les hauteurs de Brey-de-Vent, au-dessus d’Ambérieu-en-Bugey, « Amitchi » (francisation de « Amici », amis en italien) est le genre d’adresse que l’on aimerait garder pour soi. Marie Brévaux et Alfred Gautier y ont imaginé une exquise table néo-italienne colorée et chaleureuse dans l’ancienne demeure des parents de Marie. La déco mêle sobriété et malice, le sourire est à l’accueil, la terrasse est providentielle et la convivialité compte autant que l’assiette. On commence avec un « vitello » de bœuf (!) relevé d’un condiment tomate séchée-cajou et de pickles de graines de moutarde, d’un exquis jambon de Parme, avant de succomber aux linguine au ragoût de bœuf longuement mijoté au vin rouge, généreusement coiffées de pecorino. Les pizzas napolitaines sont de haute tenue et justifient à elle seule la grimpette ici même : ainsi la Diavola, avec sa spianata piquante et ses olives taggiasche, ou la Buffala, toute en fraîcheur, mariant tomate jaune, mozzarella de bufflonne, tomates cerises confites, parmesan et basilic. On termine avec une pavlova aux fruits rouges ou un tiramisu parfaitement exécuté. Dans les verres, les vins vivants mais bien plaisants du domaine des Sonnettes, à Jujurieux, font merveille : ainsi le rouge Pied de Mouton issu de cépages gamay et poulsard comme le blanc dit Le Globe issu de chenin de Loire, évidemment plus insolite ici. Pour tout savoir, l’adresse et les renseignements pratiques en sus, cliquez là.
Roberto Rispoli ouvre Felino à Saint-Tropez
Voilà une vieille connaissance qui revient en France, à ne pas louper cet été à Saint-Tropez : Robertto Rispoli fut l’étoilé italien le plus discret de Paris au Il Carpaccio du Royal Monceau. Il était parti tenter l’aventure néo-grecque avec les Mavrommatis, obtenant encore une étoile dans leur grande maison hellène de la rue Daubenton. Natif de Campanie, passé chez Alain Ducasse, alors à l’Andana en Maremme Toscane, il était devenu chef exécutif du groupe Jumeirah, à Dubaï, remplaçant son compatriote toscan Marco Garfagnini. Cet été, il ouvre donc place des Lices au n°5, en lieu et place de l’ancien Café, Felino, avec le groupe Famose-Brémond. Au programme, un « revival » de l’Italie année 1960 dans un cadre glamour digne de la Dolce Vita romaine. Crudo de sériole, arancini, tartare de homard, carpaccio de boeuf (au demi-mètre!) et de bar (mais aussi de brioche au caviar), fleur de courgette farcie à la ricotta, spaghetti alle vongole et bucatini al’amatriciana, semifreddo aux noisettes et gianduotto feront redécouvrir les saveurs de l’Italie heureuse aux Tropéziens voyageurs en mal d’exotisme transalpin.
Michel Larfi réveille la Pointe à la Bise à Vésenaz
Une belle surprise côté Suisse ? A Vesenaz, à quelques encablures de Genève, la Pointe à la Bise joue les havres de paix gourmands face au Léman. Avec sa terrasse au calme et ses airs de maison de campagne, la demeure posée comme une vigie au bord de l’eau, se réinvente depuis peu sous la houlette de Michel Larfi. Passé au Golf Club d’Esery, puis au Parc des Bastions à Genève, avant de rejoindre une décennie durant le grand paquebot Palexpo, ce cuisinier dynamique a pris les manettes de ce restaurant à fleur de lac, charmant avec une partition oscillant entre gourmandise lacustre et inspirations françaises. Ainsi cette bouillabaisse interprétée avec adresse, où perche et brochet du lac remplacent malicieusement les poissons méditerranéens ou ce pâté-croûte exécute dans les règles de l’art et ciselé avec porc, volaille, pistache mais aussi magret et mousse de canard. Ensuite ? Les filets de perche du Léman au beurre citronné avec pommes allumettes et légumes de saison comme la pavlova maison avec fruits rouges, crèmes gruyère et chantilly à la vanille ne donnent que du bonheur. Membre du mouvement Less Saves The Planet aux cotés de Thierry Marx, Michel Larfi se distingue également par une démarche éco-responsable entre choix des produits, respect des saisons et lutte contre le gaspillage. Une halte bucolique et gourmande à quelques minutes de Genève. L’adresse : 19 chemin de la Bise, Vésenaz




















Exact !
L’excellent Philippe Labbe officiait jadis a la Chevre d’Or et non au Chateau Eza. Il y avait meme recu le fameux « espoir 3 etoiles » en 2009 (je crois) que le Michelin avait invente le temps d une saison.