Mais qu’est allé faire Coben dans cette galère ?
Harlan Coben avec Reese Witherspoon : sur le papier, le mariage pouvait sembler prometteur. En librairie, il ressemble plutôt à ces unions arrangées dont on comprend, dès le vin d’honneur, qu’elles finiront devant le juge. L’auteur à succès de « Ne le dis à personne« , qui savait autrefois construire une intrigue avec une efficacité redoutable et quelques beaux coups de poignard narratifs, signe ici avec l’actrice américaine un roman qui donne surtout l’impression d’avoir été écrit avec, en tête, non pas le lecteur, mais la plateforme de streaming qui achètera les droits.
« Près de moi pour toujours » — car tel est le titre de cette aimable chose — commence pourtant sous de bons auspices. Maggie McCabe est chirurgienne plastique. Son mari Marc, lui aussi chirurgien, meurt sur un théâtre de guerre. Maggie, ravagée par le chagrin, prend des antidépresseurs et perd son droit d’opérer. Elle est donc devenue une chirurgienne sans bloc, une veuve sans mari et, bientôt, une héroïne sans beaucoup de vraisemblance.
Car surgit un oligarque russe. Il a besoin d’elle. Pourquoi ? Parce qu’il faut le sauver, naturellement. Et puisqu’on est chez Coben, il ne suffit pas d’opérer l’oligarque : il faut aussi opérer sa dulcinée, la sculpturale Nadia, dont Maggie doit notamment augmenter le volume mammaire… Voilà donc notre ancienne chirurgienne de guerre reconvertie en chirurgienne esthétique clandestine pour milliardaires russes. La médecine humanitaire mène décidément à tout.
Mais Maggie n’a pas seulement un scalpel dans la poche. Elle possède désormais un fantôme numérique. Sa sœur a inventé un « griefbot », une intelligence artificielle capable de lui permettre de communiquer avec son défunt mari. Marc est mort, certes, mais il peut continuer à bavarder. Le deuil selon Coben-Witherspoon : une conversation WhatsApp avec l’au-delà, sous assistance algorithmique.
Et comme il faut bien corser l’affaire, l’opération tourne mal — ou trop bien — et Maggie comprend qu’elle est destinée à mourir. La voilà donc lancée dans une cavale internationale qui la conduit à Dubaï, dans des clubs de luxe, puis sur d’autres théâtres d’opérations, chirurgicales cette fois. Elle joue les James Bond au féminin, avec blouse blanche, bistouri et traumatisme conjugal.
Pour l’épauler dans cette aimable sarabande, voici le beau-père. Un vieux motard de charme, propriétaire d’un pub, qui répond donc au délicieux surnom de « Porkchop ». C’est le genre de personnage que l’on imagine entrer dans le champ au ralenti, lunettes noires et Harley-Davidson, tandis qu’une guitare électrique accompagne son apparition. Avec lui, Maggie peut évidemment affronter les tueurs internationaux.
Et puis, surprise, direction Bordeaux. Plus précisément les Graves. Coben semble avoir découvert les crus classés et décidé de ne plus les lâcher. Château Haut-Bailly est cité huit fois — à ce stade, ce n’est plus un décor mais un personnage secondaire ou de la pub même pas subliminale. On passe aussi par Smith Haut Lafitte et les Sources de Caudalie, chez les Cathiard. Tout cela est très chic, très photogénique, très « série internationale tournée entre Londres, Dubaï et Bordeaux ». On attend presque que Maggie, entre deux assassinats et trois opérations clandestines, se fasse servir un verre de grand cru avec vue sur les vignes.
C’est là que le roman bascule définitivement dans le canevas de mauvaise série télé. Tout y est : l’oligarque, la belle femme, le complot, le mari mort mais pas tout à fait absent, l’intelligence artificielle, le vieux beau-père motard, les clubs de luxe, les chirurgies secrètes, les tueurs, les voyages en avion et les propriétés viticoles prestigieuses. Il ne manque plus qu’un hélicoptère et une explosion dans une cave à barriques. Le plus étonnant est que tout cela est raconté avec un sérieux imperturbable. Coben empile les péripéties comme un producteur coche ses cases : traumatisme ? Fait. IA ? Fait. Russie ? Fait. Oligarque ? Fait. Sexe et chirurgie esthétique ? Fait. Dubaï ? Fait. Bordeaux ? Fait. Grand cru classé ? Plusieurs fois fait. Vieux motard sympathique ? Fait. Il ne reste plus qu’à appuyer sur « tourner ».
Le problème, c’est que le romancier de « Ne le dis à personne » semble avoir disparu dans cette opération de chirurgie esthétique littéraire. Son style s’est affadi, l’intrigue s’est gonflée, les personnages ont été liftés et le suspense a pris du Botox. Tout est plus gros, plus brillant, plus international, plus spectaculaire — et infiniment moins convaincant. Même les idées qui pourraient être intéressantes sont sacrifiées au scénario. Le « griefbot« , par exemple, aurait pu ouvrir une formidable réflexion sur le deuil, la mémoire et cette étrange tentation contemporaine de conserver artificiellement la voix de ceux qui sont morts. Mais Coben ne s’attarde pas. Il faut repartir. Courir. Fuir. Opérer. Tuer. Être poursuivie. Voyager. Car il faut surtout que cela ressemble à une série.
Une mauvaise série, malheureusement, avec ses dialogues qui expliquent ce que l’on vient de comprendre, ses personnages dessinés au marqueur, ses coïncidences à la chaîne et ses décors choisis moins pour leur nécessité romanesque que pour leur potentiel touristique. Bordeaux devient ainsi une sorte de placement de produit littéraire : Haut-Bailly, Smith Haut Lafitte, Caudalie… On attend presque les logos au générique.
Et Reese Witherspoon dans tout cela ? On comprend la tentation. L’actrice sait fabriquer des histoires populaires, connaît les ressorts de la fiction grand public et possède un formidable savoir-faire de productrice. Mais cette collaboration donne surtout le sentiment que Coben s’est laissé contaminer par le scénario avant même de commencer à écrire le roman. Autrefois, Coben faisait du thriller. Ici, il fait du pitch. On pourra toujours admirer la mécanique, l’efficacité, le mouvement perpétuel. Mais la littérature, elle, semble avoir été laissée sur le bord du chemin, quelque part entre la Russie et Dubaï. « Près de moi pour toujours » ? Plutôt loin de Coben pour longtemps. Cette grosse daube littéraire, montée comme une série internationale de seconde zone et servie avec suffisamment de champagne, de Botox et de grands crus pour faire oublier qu’au fond, il n’y a plus grand-chose à boire.
NB : Pour se consoler, on pourra lire le dernier Coben écrit en solitaire, qui vient de paraître en poche : Rappelle-toi.
Harlan Coben et Reese Witherspoon, Près de moi pour toujours (Belfond, 384 pages, 23,90 €)








