Schmattès, de Guillaume Erner : la mémoire cousue du Sentier

Article du 31 mai 2026

Après le remarquable Judéo-obsession, où il analysait avec finesse les fantasmes et projections dont les Juifs sont l’objet dans le débat public, Guillaume Erner change de registre sans quitter son terrain de prédilection : l’observation des mondes et des identités. Avec Schmattès, il signe un récit à la fois personnel, sociologique et historique, mené tambour battant comme un thriller économique. « Schmattès », en yiddish, désigne la camelote, les fringues, le chiffon. Tout un univers. Celui du Sentier, quartier mythique du textile parisien, longtemps royaume des confectionneurs juifs venus d’Europe centrale, d’Afrique du Nord ou du Proche-Orient. Un monde aujourd’hui largement disparu, emporté par la mondialisation, la délocalisation et les mutations du commerce.

Erner, le chic responsable des « Matins de France Cultiure », connaît ce milieu de l’intérieur. Avant de devenir la voix familière de la radio publique et l’intellectuel reconnu que l’on sait, il fut un jeune directeur du développement de City, entreprise familiale de prêt-à-porter. Cette aventure, souvent cocasse, parfois périlleuse, nourrit un récit plein de vie où défilent fabricants, grossistes, commerciaux, créanciers, négociateurs acharnés et rêveurs obstinés et aussi, avec le regretté Hervé Témime, avocat dévoué. Le livre vaut d’abord par son rythme. Erner raconte ses débuts dans le textile avec un sens du suspense et de la scène qui rappelle parfois le roman noir. Les commandes s’enchaînent, les échéances tombent, les banques s’inquiètent, les dettes s’accumulent. Derrière chaque collection se joue une bataille. Derrière chaque livraison, un pari sur l’avenir.

Mais Schmattès est bien davantage qu’un récit d’apprentissage. C’est une plongée dans une civilisation disparue. L’auteur avoue : « Figurez-vous que je suis un véritable schmattologue. » Le mot est juste. Il observe avec la précision d’un ethnologue ce monde où l’on vend, où l’on coud, où l’on négocie sans cesse et où l’on rêve encore d’ascension sociale. Il restitue les accents, les habitudes, les solidarités, les rivalités et les mille ruses qui ont fait vivre le Sentier durant des décennies. Le plus passionnant est peut-être la manière dont Erner relie cette histoire familiale à une réflexion plus vaste sur le capitalisme. Car le chiffon, explique-t-il en substance, constitue un formidable laboratoire économique. Dans ces ateliers et ces showrooms se lisent les mécanismes du risque, du crédit, de la confiance, de la transmission et de la mondialisation. À travers le destin des confectionneurs du Sentier se dessine une histoire française, juive et industrielle.

Drôle, mélancolique, documenté sans jamais être pesant, Schmattès ressuscite un monde englouti tout en racontant une aventure profondément humaine. Un livre de mémoire autant qu’un livre de compréhension. Et sans doute l’un des plus attachants de Guillaume Erner, qui réussit ici à transformer les chiffons du Sentier en matière littéraire de premier ordre. Le tout pour un excellent rapport qualité/prix (20 €, mon vieux!, comme aurait dit ma mère, qui pensait que, quand c’était pas cher, ce n’était pas de la bonne qualité).

Schmattès, de Guillaume Erner (Flammarion, 288 pages, 20 €).

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Publié le  31 mai 2026 par
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