Sarah, Suzanne et l’écrivain d’Eric Reinhardt
Voilà un de ces romans pièges comme lui seul sait les écrire : roman dans le roman, récit à double ou titre détente, où l’art compte autant que la vie, ou l’existence d’un couple repose sur du sable. Eric Reinhardt, dont on connaît le lugubre et cinglant, fascinant et bouleversant « l »Amour et les Forêts« , prix Renaudot des lycéens devenu un film de Valérie Donzelli avec Virginie Effira, mais aussi le plus récent « Comédies Françaises » et, bien sûr, le très romantique « la Chambre des Epoux » nous donne ici un roman en trois dimensions. Une femme, Sarah, en Bretagne, vit une vie étrange, apparemment simple, de fait très tortueuse, et, qu’elle va confier à l’auteur de ce dernier livre, le contactant via la message Facebook. A charge pour notre écrivain d’en tirer une histoire en l’adaptant à Dijon. Sarah y devient Suzanne. Après un cancer du sein, elle abandonne son travail de généalogiste, se consacre à ses travaux artistiques (une tête de Francis Ponge, un dessin répété plusieurs fois à l’identique, un crâne surréaliste). Elle est obsédée par un tableau représentant un couvent et deux moniales. S’aperçoit que son mari, noble, fiscaliste, aimant d’apparence mais indifférent en réalité, qui passe toutes ses soirées, mystérieusement, dans sa cave, possède 75 % de leur demeure. Et cette découverte va bouleverser sa vie. Suzanne va tenter de trouver son équilibre et son indépendance, entre sa vie présente et à venir, ses deux enfants qui cherchent leur voie, son fils dont elle est si proche, sa fille qui s’éloigne peu à peu, et ce mari qui va se révéler peu à peu monstre d’indifférence. Sarah raconte, Suzanne vit à sa manière sa vie, l’écrivain, lui, y met beaucoup du sien, infiltrant sa propre histoire dans l’histoire, ses propres personnages, comme cette belle anglaise, Johanna, qu’il connut jadis à Venise et qui sonne en écho à ce Jonathan que connut Sarah ou Suzanne. On ne sait plus…. Jeu de miroirs, échos intimes : ce grand roman dense qui se lit comme un thriller amoureux, n’oubliant pas de dériver par la case folie, s’impose par la force de de ses personnages, l’insolite de ses situations (ce tableau qui se dévore…). Bouleversant, fort, renversant : ce sont des épithètes qu’on a déjà employé s’agissant des romans d’Eric Reinhardt dont chaque livre s’impose comme la neuve étape d’une oeuvre. A coup sûr, voilà l’un des diamants bruts de la rentrée.
Sarah, Suzanne et l’écrivain d’Eric Reinhardt (Gallimard, 420 pages, 22 €).






