Les ténèbres sous-marines de Colum McCann
On se souvient de l’immense Apeirogon, qui faisait dialoguer avec une grâce bouleversante deux pères israélien et palestinien dans le fracas du Proche-Orient. C’était,en 2020 et cela nous semble si lointain ! Colum McCann nous revient avec un roman ample et inquiet. Son titre français, Ce qui nous frôle sous la surface – infiniment plus évocateur que le sobre Twist de l’édition originale anglaise –, doit beaucoup à l’intelligence du traducteur Clément Baude, qui restitue admirablement les vibrations poétiques d’une œuvre tout entière placée sous le signe des liaisons invisibles. Le point de départ : Anthony Fennell, écrivain irlandais en panne d’inspiration, embarque sur un navire spécialisé dans la réparation des câbles sous-marins – au nom français, le Georges Lecointe, en référence à un officier de marine, chargé des travaux d’hydrographie (sondages) et d’astronomie – qui transportent l’essentiel de nos communications numériques. Une panne majeure au large de l’Afrique offre le prétexte à ce voyage physique autant qu’intérieur. À bord règne John Conway, ingénieur – et son compatriote irlandais – , plongeur d’exception, meneur d’hommes charismatique et inquiétant, dont la relation avec Zanele, actrice sud-africaine, constitue l’un des pôles émotionnels du récit.
Très vite, le clin d’œil au mythique Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad apparaît comme une évidence. Comme Marlow remontant le fleuve vers Kurtz, Fennell poursuit Conway dans une descente progressive vers l’obsession. Le parallèle est d’autant plus frappant que l’œuvre de Conrad avait déjà nourri Apocalypse Now de Francis Coppola. Ici, les jungles ont laissé place aux profondeurs océaniques, mais la folie demeure. Conway ne dort presque plus, entraîne ses hommes dans une quête sans fin des câbles rompus, jusqu’à se métamorphosr peut être en étrange pompier pyromane, réparateur devenu destructeur, prisonnier de ses propres démons.
McCann excelle à mêler les destins individuels aux grands enjeux de notre époque. Les câbles sous-marins deviennent une métaphore magistrale de nos existences : nous croyons vivre séparés, mais tout nous relie. L’information, les sentiments, les drames intimes, les secousses politiques circulent sans cesse, tandis que le réchauffement climatique, le néocolonialisme économique ou l’engagement humanitaire forment la toile de fond de cette odyssée contemporaine. « Nous sommes tous des petits morceaux dans la collision », écrit McCann. La formule résume admirablement ce roman mélancolique et puissant, traversé par la solitude, le désir de rédemption et cette obstination très humaine à vouloir réparer ce qui se brise. Sans retrouver tout à fait la construction polyphonique virtuose d’Apeirogon, Ce qui nous frôle sous la surface impressionne par son ambition, son souffle et sa manière de faire de la technologie invisible un miroir de nos fragilités les plus profondes. Voilà un grand roman de mer, de câbles et de ténèbres, où Joseph Conrad semble dialoguer avec notre monde connecté et désorienté. Et où Colum McCann prouve une fois encore qu’il compte parmi les grands conteurs de langue anglaise d’aujourd’hui.
Ce qui nous frôle sous la surface de Colum McCann, traduit de l’anglais par Clément Baude (Belfond, 320 pages, 23 €).






