Nazanine : l’amour au temps des aveugles

Article du 16 septembre 2026

Il faut un certain culot pour revenir sur 1978, l’année où Paris croit encore pouvoir refaire le monde entre deux nuits au Palace, trois dissertations à Vincennes et quelques certitudes révolutionnaires servies bien frappées. Gilles Martin-Chauffier, qui ne manque pas de culot – il en a même beaucoup et nos lecteurs le savent – nous conte là une histoire d’amour qui commence comme une comédie parisienne et s’achève dans la tragédie iranienne, au moment précis où une bonne partie de l’intelligentsia française regarde arriver Khomeiny avec cette naïveté satisfaite de ceux qui applaudissent une révolution à condition qu’elle se déroule chez les autres.

Paul, jeune apprenti journaliste parisien, ex stagiaire au Figaro et présentement à l’Alerte, rencontre Nazanine au Palace. Elle est iranienne, étudiante en stylisme, belle, vive, insolente, et surtout beaucoup moins dupe que les Français qui l’entourent. Lui découvre l’amour ; elle  subit l’Histoire. Son père est à Téhéran et il faut rentrer. Pendant que les rédactions parisiennes s’enthousiasment pour la chute du shah, Nazanine comprend que la révolution qui se prépare risque de ne pas avoir le goût de liberté que ses admirateurs occidentaux lui prêtent. Et c’est là que Martin-Chauffier trouve son meilleur sujet : le décalage entre ceux qui commentent l’Histoire et ceux qui vont la prendre en pleine figure. Le roman façon Martin-Chauffier (souvenez-vous de « Paris en temps de paix ») est une formidable machine à étriller les illusions françaises. Le jeune journaliste observe son époque avec l’œil de celui qui en fait partie et qui, rétrospectivement, n’en est pas très fier. Foucault, qui, passez-nous l’expression, en prend plein la tronche, Barthes, Deleuze, Vincennes, les grandes consciences parisiennes, la presse et ses enthousiasmes de circonstance passent ici à la moulinette de GM.  Le Nouvel-Obs, rebaptisé l’Alerte, voit défiler Jean Dais (pour Jean Daniel), Josette Cassier (pour Josette Alia), mais aussi Pierre Benichou qui traîne sa morgue chez Castel et Bernard Frank qui relève sa mèche sur son front avec la malice d’un gros chat facétieux riant de se propres saillies,  tous deux campés sous leurs vrais noms. Gilles Martin-Chauffier aime les formules qui claquent et les portraits qui piquent. Il a le sens du trait, parfois jusqu’à l’excès  – il en use et  abuse, mais c’est cette insolence et ce bel esprit persifleur qui donne au livre son ton et en fait le prix.

Car « Nazanine » est aussi une bataille entre deux légèretés : celle, parisienne, d’une génération qui disserte sur la révolution comme on disserte sur le dernier film à la mode, et celle, apparente, d’un jeune homme qui tombe amoureux sans mesurer que le décor est en train de brûler. Puis Nazanine revient en Iran, et soudain les mots ne suffisent plus. La révolution n’est plus une théorie, ni un sujet de journal, ni une posture d’intellectuel : elle devient une affaire de famille, de liberté, de vie et de mort. C’est alors que le roman prend de l’épaisseur. Car derrière la satire, derrière les jolies phrases et les souvenirs de nuits parisiennes, il y a cette question terrible : comment peut-on être aussi aveugle ? Comment des gens qui se prétendent spécialistes du monde peuvent-ils ne pas voir ce qui se joue devant eux ? Et pourquoi faut-il toujours qu’une femme, ici Nazanine, soit celle qui comprend avant les autres ce que les hommes prétendument éclairés refusent de voir ? Martin-Chauffier ne ménage personne, et surtout pas les siens. C’est ce qui sauve le livre de la simple leçon d’histoire. Il ne raconte pas seulement la naïveté des autres : il raconte celle d’une génération, et sans doute la sienne. Il transforme ainsi le roman d’amour en procès-verbal d’une époque où l’on pouvait se tromper avec panache, applaudir avec intelligence et découvrir ensuite, trop tard, que les tyrannies n’ont jamais l’obligeance de respecter les fantasmes de ceux qui les ont applaudies.

Il y a ici, on l’a dit, une profusion de traits d’esprit, de clins d’œil, de portraits au vitriol. Martin-Chauffier aime tellement sa phrase qu’il lui arrive de la laisser prendre toute la place (« je les comprends, moi, ces religieux, fait-il dire à Bernard Frank. Tant qu’à vivre en prison autant en être les gardiens« ) Mais qu’importe : quand elle vise juste, elle fait mouche. Et puis il y a Nazanine, qui donne son nom au livre et lui donne son âme. Elle n’est ni prétexte exotique ni jolie victime romanesque. Elle sait, résiste, aime, repart, revient. Oppose à la frivolité française une forme de gravité qui n’empêche ni l’humour ni le désir. Le plus réussi, dans ce livre à charge, est ce mélange de Palace et de Téhéran, de champagne et de révolution, de journalisme parisien et de peur familiale. On commence dans une comédie sentimentale et l’on comprend peu à peu qu’on est entré dans un roman politique. L’amour devient le révélateur de ce que les journaux, les intellectuels et les experts ne veulent pas voir. Nazanine est un roman sur l’aveuglement, mais raconté par un écrivain qui, lui, voit très bien les travers de son temps. Une plume brillante, volontiers vacharde, parfois trop contente de l’être, mais qui retrouve sa vraie force lorsqu’elle cesse de faire rire pour faire mal. Et, derrière les sarcasmes, demeure une belle histoire d’amour : celle d’un homme qui cherche une femme pendant qu’un pays bascule, et découvre en chemin que l’Histoire est beaucoup moins amusante quand elle frappe à votre porte. Un roman coup de poing.

Nazanine de Gilles Martin-Chauffier (Albin-Michel, 288 pages, 21,90 €)

 

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Publié le  16 septembre 2026 par
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