Franck Maubert et le chemin du retour
Il faut parfois un scanner pour retrouver son enfance. Immobilisé dans cette drôle de machine où le corps ne bouge plus, Franck Maubert;, que nos lecteurs connaissant bien, laisse remonter les images : une rivière, des arbres, des oiseaux, des routes de campagne, des paysages qui ont davantage de mémoire que les hommes. Puis viennent les autres fantômes : les livres, l’art, les mots, les silences, et surtout une mère dont le souvenir n’a rien d’une carte postale. « Sur la route du retour » est un livre de mémoire, mais pas exactement un livre de souvenirs. C’est plus subtil, plus trouble, plus littéraire. Maubert connaît la musique. Essayiste, écrivain de l’art et de la beauté, il a toujours aimé faire dialoguer les tableaux, les écrivains et les êtres. Prix Renaudot de l’essai pour « Le Dernier modèle », prix Jean-Freustié pour « L’Eau qui passe » et, plus récemment, prix François-Sommer pour son livre consacré à Ronsard, il quitte aujourd’hui les figures admirées pour revenir vers celui qu’il fut. Et ce retour-là est autrement périlleux.
Il ne cherche ni l’excuse ni le règlement de comptes. La mère apparaît, corrosive, blessante, incapable d’aimer comme il aurait fallu. Mais Maubert ne transforme pas cette enfance malmenée en tribunal familial. Il préfère la littérature, qui est peut-être sa manière à lui de rendre les coups sans les rendre vraiment. À la brutalité des souvenirs répond la douceur des paysages. À la solitude répondent les livres. À ce qui manque répondent les mots. C’est là que le livre devient attachant. Franck Maubert ne conte pas seulement une enfance difficile : il explique comment on se construit avec ce qui vous a manqué. Comment une sensibilité naît parfois dans les interstices, entre une blessure et un arbre, une maison et une route, une mère absente à sa manière et un livre qui, lui, reste. La nature n’est jamais décorative. Elle accompagne, console, parfois même sauve.
Il y a chez Franck Maubert une attention presque physique aux choses : le vent, les arbres, les chemins, les lumières. Comme si le paysage avait conservé ce que la mémoire humaine menace d’effacer. Le titre est évidemment un programme. Mais « le retour » n’est pas ici celui d’un homme qui retrouverait tranquillement son point de départ. On ne revient jamais vraiment. On repasse sur les mêmes routes avec un autre âge, une autre conscience, et quelques cicatrices en plus. La mémoire réorganise, déplace, embellit parfois, assombrit ailleurs. Maubert le sait et n’essaie pas de faire croire à une vérité absolue de l’enfance. Il avance dans ses propres brouillards. Il y a surtout dans ces quelque cent trente pages une vraie confiance dans la littérature. Pas la littérature comme décor mondain ou comme médaille, mais comme nécessité. Celle qui permet de mettre un peu d’ordre dans le chaos, de donner une forme à ce qui n’en avait pas, de transformer une douleur privée en expérience partageable. C’est peut-être la plus belle idée de ce livre : on ne guérit pas forcément du passé, mais on peut apprendre à l’habiter autrement.
Franck Maubert écrit court, dense, sans bavardage. Il regarde derrière lui sans se retourner à chaque phrase. Et lorsqu’il évoque les blessures de l’enfance, il ne cherche jamais à tirer des larmes à bon compte. Il laisse les paysages, les livres et les silences faire leur travail. Sur la route du retour est ainsi un récit intime sans être nombriliste, mélancolique sans être plombant, douloureux sans complaisance. Un petit livre en apparence, mais qui laisse derrière lui une longue route intérieure.
Sur la route du retour, de Franck Maubert, (Arléa, collection « La rencontre », 146 pages, 19 €)








