Le voyage dans la France d’avant, de Franz-Olivier Giesbert
On vous avait conseillé son « Histoire intime de la Ve République » en trois volumes. On ne loupera pas non plus sa conclusion en forme de livre-testament. Cela s’appelle « Voyage dans la France d’avant » et c’est le séduisant fourre-tout d’un Français de plusieurs souches – né aux USA, au Delaware, d’une mère normande et d’un père américain, débarqué en France comme GI – qui clame son amour pour ce pays et regrette longuement ses errances, constate que sa bonne ville d’Elboeuf est en déshérance et que la France, désindustralisée, banalisée, américanisée, suit le même chemin. Ce « désastre français » ne date pas d’hier et FOG nous raconte tout, refait le match de l’Histoire avec un grand « H ». Il réhabilite Louis XVI, ce grand (au sens physique du terme) mal aimé, condamne Robespierre, met à bas les idéaux de 1789, jouant l’anti-Albert-Soboul. Lui qui a lu, tout vu, tout ressassé, nous démontre que le Robespierrisme a perverti une bonne partie de l’intelligentzia française, certains le trouvant même « trop mou et trop gentil », et précise que « Robespierre est toujours parmi nous sous une forme démultipliée » . Citant les hommes politiques d’extrême gauche ou d’extrême droite s’y réfèrent, une station de métro ou des boulevards et des rues l’honorent, alors que Louis XVI n’a doit qu’à un square à Paris et une rue à Cherbourg. Maître-conteur, on l’a déjà dit en évoquant ses précédents ouvrages, essayiste volubile, qui ne craint ni le sophisme, ni les contradictions, Franz, qui se moque du qu’en dira-t-on, passe la Commune ou Mai 1968 à la moulinette, se montre gaulliste pur et dur après le Général, aligne les chiffres et les démonstrations, cite Tocqueville ou Thibaudet, avant ses vertus démocratiques sous sa soif apparente de sang, Guizot et Turgot, pour expliquer que la France est plus riche qu’elle ne le croit malgré ses apparents déficits. Il cogne dur sur ses têtes de turc – Sartre, Bourdieu, Lacan et, bien sûr, Edwy Plenel, qui a vendu cher ses actions à ses camarades de Médiapart, ou encore l’économiste Thomas Piketty, renommé par lui « Thomas l’Imposteur »; en prennent, notamment, pour leur grade. On sait que l’histoire récente selon FOG s’apparente souvent un « jeu de massacre« . Même, si ce livre s’achève, in extremis, sur un message d’optimisme (« une étincelle qui nous réveillerait tous et nous rendrait la lumière« ). Comme Jean-François Kahn, qui fut l’un de ses amis, l’un de ses modèles et l’un de ses phares, il n’hésite pas à sauter d’un bord à l’autre, à tirer à vue sur tout ce qui bouge, à défendre les causes perdues (Mitterrand ou Sarkozy ne s’en tirent pas si mal), à se moquer du « camp du Bien« . Il y a aussi ces éloges de la France qui nous touche : sur la gastronomie, bien sûr, et son riche patrimoine, sur les icônes du cinéma, de Fernandel à Bourvil et de Delon à Bardot, sur la chanson française de Georges Brassens à Charles Aznavour en par Brel et Bécaud. A propos de ce dernier, qui eut la chance d’avoir comme extraordinaire parolier ce génie de Pierre Delanoé, il déplore à bon droit son oubli (très relatif) et vante le succès mondial d’une chanson comme « Et maintenant », oubliant tout de même de préciser que la musique est une reprise fidèle du Boléro de Ravel. Mais les reproches qu’on pourrait lui faire ne sont que de détails. Comme ce bandeau de couverture, reprenant sa préface, et indiquant : « j’ai cherché à connaître d’où nous venons« . « Cherché à savoir » aurait été tout de même plus élégant… Et lorsqu’il évoque la fameuse fusillade devant la poste d’Alger en 1962, la légendaire « rue d’Isly » est devenue la « rue d’Issy » (p. 111). On se dit qu’il y a tout de même encore des correcteurs chez Gallimard qui ont quelques connaissances de la guerre d’Algérie. Mais ce ne sont là, bien sûr, que broutilles. Comme ce livre si dense et si fouillé à des accents funèbres et de témoignage pour l’Histoire, on voudrait qu’il soit parfait. L’essentiel : qu’il nous procure, au-delà des polémiques, des à peu près et des controverses, un intense plaisir de lecture.
Voyage dans la France d’avant, de Franz-Olivier Giesbert (Gallimard, 476 p., 23 €)








