La solitude des professeurs est infinie: Yannick Haenel ou l’apprentissage de la grâce
Il y avait dans Le Trésorier-payeur (paru en 2022, déjà) une grâce singulière. Celle d’un écrivain capable de transformer les marges de l’existence en aventure intérieure, faire surgir la littérature là où on ne l’attendait pas, dans les plis d’une existence administrative en apparence sans éclat. Ce personnage étrange, dont la silhouette hante encore la mémoire du lecteur, réapparaît d’ailleurs ici en filigrane, comme un discret passeur entre les livres. Avec La solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel poursuit son exploration autobiographique en brouillant plus que jamais les pistes entre roman, confession, souvenirs et méditation. Son héros s’appelle Jean Deichel. C’est son double, son masque, son miroir. Comme lui, il a fait ses études à Rennes, passé le Capes puis l’agrégation, avant de découvrir les premiers postes en banlieue parisienne, au début des années 1990. Mais il ne s’agit pas d’un simple récit d’apprentissage. Haenel raconte la naissance d’une vocation, celle d’un homme qui voudrait enseigner comme on entre en religion.
Le jeune professeur débarque au collège Saint-Exupéry de Mantes-la-Jolie avec un mélange de ferveur, d’innocence et d’inadaptation qui le rend immédiatement attachant. Il croit encore que transmettre la littérature peut sauver des vies. Il prend son métier au pied de la lettre, avec une sorte de sainteté naïve qui le place aussitôt en porte-à-faux avec le quotidien de l’Éducation nationale. Car Jean Deichel est un merveilleux maladroit. Incapable de se fondre dans le groupe de ses collègues, gêné dans les conversations ordinaires, il accumule les bévues avec une constance désarmante. L’une des plus savoureuses survient lorsqu’il fait tomber et brise le précieux vase étrusque – ou plutôt son admirable copie – destiné à l’une de ses collègues. Toute sa vie semble ainsi placée sous le signe du décalage. Il avance dans le monde comme Charlot dans une usine ou Monsieur Hulot dans une réception mondaine : avec une grâce involontaire qui fait sourire autant qu’elle émeut.
Même son logement participe de cette étrangeté. Il habite une chambre improbable aménagée au fond d’un ancien tennis couvert, refuge insolite où il lit, rêve, corrige ses copies et cherche déjà, sans vraiment le savoir, la phrase qui fera de lui un écrivain. Au cœur du livre – ou plutôt au deux tiers du récit – surgit aussi une histoire d’amour qui est comme l’histoire d’un rendez-vous manqué avec le bonheur. Sophie, qui travaille dans la haute joaillerie, est séduisante, mystérieuse, insaisissable. Pendant trois ans, Jean Deichel tente de construire avec elle une relation qui ressemble davantage à une quête qu’à une véritable vie de couple. Ils ne cessent de se manquer.
La rupture se joue lors d’un voyage en Italie, sans doute l’un des plus piquants épisodes du livre. Dans le dédale des rues de Pompéi, parmi les ruines figées par le Vésuve, Jean rencontre un chien errant dont il s’éprend aussitôt. Il le baptise « Lumpen », en souvenir du Lumpenproletariat cher à Marx. Entre Sophie et le chien, il choisit… le chien. On éclate de rire devant cette scène aussi absurde que bouleversante. Est-il fou ? Est-il simplement incapable de vivre les conventions sentimentales ? Dingo ou malchanceux ? Haenel ne tranche pas. Il préfère laisser son personnage suivre obstinément les chemins de traverse, comme si les animaux, les livres ou les fantômes lui étaient finalement plus accessibles que les êtres bien vivants.
C’est peut-être là que réside la réussite du livre. Sous ses allures de récit décousu, volontiers digressif, parfois torrentiel, La solitude des professeurs est infinie, est (comme affirmé p.313) un hommage posthume à Samuel Paty et à Dominique Bernard, sacrifiés et abandonnés, composant un édifiant autoportrait d’artiste en jeune professeur. Chaque anecdote devient matière à réflexion, chaque souvenir ouvre une porte vers le Zohar, Duras, Baudelaire, Dostoïevski (l’Idiot) ou Nietzsche. Les salles de classe, les couloirs du collège, les trajets en RER, les chambres précaires, les amours contrariées deviennent les stations d’un chemin initiatique. Le style épouse ce mouvement.
Il est libre, foisonnant, débridé, bardé de souvenirs, d’associations d’idées, de méditations philosophiques, sans jamais perdre cette musique intérieure propre à l’auteur bouillonnant de Jan Karski. Certains lecteurs trouveront le livre prolixe, bavard; d’autres y verront le bonheur fugace d’une pensée qui refuse les lignes droites. Le titre, enfin, interpelle avec justesse. Car, oui, la solitude des professeurs est infinie. Parce qu’ils transmettent sans jamais savoir ce qui demeure de leurs paroles. Parce qu’ils exercent un métier où l’on donne davantage qu’on ne reçoit. Parce que cette solitude rejoint celle de l’écrivain, qui écrit lui aussi sans connaître le destin de ses phrases.
Au fond, Jean Deichel ressemble à un Candide contemporain, un clown métaphysique, un saint laïc égaré dans les années 1990. Il trébuche, casse des vases, rate ses histoires d’amour, préfère un chien aux séductions de la normalité, mais il avance, porté par une foi inentamée dans les pouvoirs de la littérature. Un livre foisonnant, inégal, certes, mais profondément vivant. Et sans doute l’un des plus personnels de Yannick Haenel, qui confirme, après Le Trésorier-payeur, qu’il est décidément l’un des écrivains français les plus singuliers de sa génération.
La solitude des professeurs est infinie, de Yannick Haenel (Gallimard, 314 pages, 21,50 €).









