Jean-Noël Orengo et la rédemption de Drieu
Et si Pierre Drieu la Rochelle, l’écrivain compromis, le fasciste de la collaboration, l’ami d’Otto Abetz, avait aussi été un homme capable de sauver une femme qu’il avait autrefois aimée ? C’est toute la question, vertigineuse et sans réponse vraiment définitive, qui traverse « La Rédemption », le nouveau roman de Jean-Noël Orengo. Tout commence avant la Grande Guerre, avec une rencontre qui semble déjà contenir le roman tout entier. Lui vient de la petite bourgeoisie normande déclassée, honteux d’un père avocat devenu escroc, elle, Colette Jéramec, appartient à une grande famille juive parisienne. Drieu est l’ami de son frère André, qui meurt dans les tranchées quand Pierre, lui, parvient à se sauver. Ils se marient en 1917. Union très libre, très vite bancale : Drieu fréquente les bordels, entretient un rapport compliqué, presque douloureux, avec son propre corps et semble avoir bien du mal à habiter véritablement la vie conjugale. Le couple divorce en 1921.
Colette, elle, devient médecin et travaille à l’Institut Pasteur. Drieu, de son côté, traverse les avant-gardes comme on traverse une tempête : Dada, Tzara, Breton, les surréalistes, Aragon, avec qui ses rapports flirtent avec l’ambiguité et à qui il inspire Aurélien… avant de prendre une autre direction, beaucoup plus sombre. L’écrivain de « Gilles », de « Rêveuse Bourgeoisie » et du « Feu follet » devient cet étrange « socialiste fasciste », puis s’enfonce dans la collaboration, jusqu’à devenir l’un des compagnons de route les plus compromettants des nazis. Et pourtant. En 1943, Colette, remariée entre-temps avec le frère de Pierre Tchernia, est internée à Drancy avec ses deux enfants. Drieu intervient. Efficacement. Il obtient leur libération et Colette ne sera plus inquiétée. Dans cette histoire noire, ce geste prend une dimension presque impossible à regarder en face : le collaborateur sauve une femme juive qu’il a aimée, et ses enfants.
Est-ce cela, la rédemption ? Et le suicide de Drieu, en 1945, en constitue-t-il le dernier signe, dérisoire ou magnifique ? Orengo ne tranche pas. Il tourne autour de cette énigme, comme autour d’un cadavre que l’on ne parvient pas à identifier. Son roman est un tourbillon : bavard, érudit, foisonnant, volontiers désordonné, il tourne parfois le dos à la chronologie pour mieux épouser les contradictions, les complexes, les altermoiements de son personnage. Est-ce une histoire d’amour ? Un roman politique ? Une histoire dans l’Histoire ? Un livre sur la littérature ? Sans doute un peu de tout cela à la fois.
Et puis il y a Drieu lui-même, ce personnage qui semble toujours fuir quelque chose, les femmes, son corps, les autres, la politique, la littérature et finalement la vie. Orengo en tire un portrait au noir, celui d’un homme compromis jusqu’à l’irrémédiable et qui, dans un dernier mouvement, accomplit pourtant un geste de salut. On sort de « La Rédemption » un tantinet exténué. Comme les héros de Drieu, de « Gilles » à « État civil » (là, c’était lui-même), jusqu’au « Feu follet », auquel Maurice Ronet prêta ses traits à l’écran. Exténué, mais avec cette question qui continue de tourner dans la tête : peut-on sauver quelqu’un sans être soi-même sauvé ?
La Rédemption, de Jean-Noël Orengo (Grasset, 413 pages, 24 €).







