Rondeau : du maoïsme au système de l’argent

Article du 9 mars 2026

 

Rondeau? On le suit depuis temps et tant. On se souvient de ses romans fleuves et à tiroirs renouant les fils de l’histoire  (« Dans la marche  du temps », « les  tambours du monde »).  Dans Le Système de l’argent,  troisième volet d’une trilogie française entamée avec « Mécanique du Chaos » et poursuivie avec « Arrière-Pays », Daniel Rondeau explore les mécanismes du pouvoir, de la finance et des réseaux d’influence qui façonnent notre monde. Mais ce qui rend ce roman particulièrement singulier, c’est qu’il s’inscrit dans une trajectoire personnelle déjà narrée par l’auteur. Son héros, Luc Dersanges, septuagénaire désabusé, qui a connu le même parcours que celui narré dans L’enthousiasme (Quai Voltaire, 1988) – celui d’un jeune militant « mao-spontex », passé par le travail ouvrier  en Lorraine, plongé dans l’effervescence politique et sociale de l’après-1968. Cette expérience fondatrice nourrit son regard sur les élites, les rapports de pouvoir et les illusions idéologiques. Avec Le Système de l’argent, il prolonge d’une certaine manière cette réflexion. Luc, sou double, habite Malte et plus exactement son pendant Gozo, où Rondeau lui-même fut ambassadeur de France. Il est devenu marchand de livres rares et a fait fortune dans ce commerce singulier, notamment durant la révolution des Oeillets au Portugal, tout en vivant en marge. N’a pas de compte en banque officiel, sinon au Luxembourg, et participe à l’aventure improbable d’un jeune financier franco-US sans scrupules, Alexander Smith, qui met ses compétences culturelles à son service. Ce dernier a créé Hansa, une société destiné à privatiser des territoires dans des coins paradisiaques – ce peut être au Portugal, en Libye et, bien sûr, en France, avec la complicité des pouvoirs publics. Luc dit Lux qui joue sur tous les tableaux tombe amoureux d’une jeune étudiante de sciences po qui l’entrainera sur ses traces anciennes, lui faisant retrouver chemin de son ancien frère d’armes révolutionnaires en Lorraine. Et l’on sent que derrière l’impassibilité apparente de l’ex-militant désabusé et dépressif devenu complice du libéralisme le plus sauvage  se cache un coeur révolté. Rondeau, ex militant ultra gauche devenu écrivain et académicien, observateur du monde qui va, décrypte ici par le menu les circuits de l’argent et de l’influence, avec la mémoire de celui qui a connu l’envers du décor. Sur le très convoité Mont Tomis, où le redoutable Alexander Tomis a jeté ses filets, les luttes et les utopies d’une génération, les militants agricoles et même une anachorète qui vit dans cet arrière pays provençal idyllique et désertique, les fissures vont vite apparaître. Entre récit politique, roman et méditation sur le pouvoir, Rondeau propose ainsi une plongée dans les coulisses d’un système qu’il observe à la fois de l’intérieur et à distance — fort d’un itinéraire personnel qui traverse plusieurs décennies de l’histoire française. Son livre, à la fois thriller et réflexion n’oublie pas de citer ses sources. Le Barrès d’un « Homme libre », à qui était emprunté, le titre de « l’Enthousiasme » n’est pas oublié. On fera également remarquer aux lecteurs perspicaces que le bel épisode lorrain du livre de Charmes à Mirecourt (pp 395 et suivantes) n’est pas sans évoquer « le retour à Verdun » de François Nourissier dans « Une histoire française ». Clin d’oeil pour amateurs… Mais l’essentiel est qu’après ses « Mécaniques du Chaos » (2017) et son « Arrière-Pays » (2021), Rondeau conte à sa manière brillante cette France qui se décompose et se délite sous nos yeux. « Reste fidèle aux rêves de ta jeunesse« , indique la bande de couverture. Nul doute que l’Académicien (qui fut) gauchiste et barrésien n’a abdiqué sa volonté de changer le monde. Voilà en tout cas un roman tourbillon qui se croque avec belle gourmandise.

 

NB : pour nos lecteurs gastronomes, on notera une scène piquante au premier étage d’un salon de Lucas-Carton où les convives de Luc Desanges goûtent une création d’Hugo Bourny (betterave et pigeon). Et tandis que les invités se régalent d’un grand cru rarissime et hors de prix (un château Lafite-Rothschild 1961 !), Luc D.,  amphitryon dédaigneux se fait servir un « grand Coca avec beaucoup de glace« ). Autres temps, autres moeurs …

Le Système de l’argent de Daniel Rondeau (Grasset, 460 pages, 24 €).

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Publié le  9 mars 2026 par

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