Justice pour Nourissier !
Il fut, durant un demi-siècle, le grand manitou des lettres françaises, directeur de revue, puis chroniqueur au long cours, membre éminent d’important jurys, secrétaire général puis président de l’Académie Goncourt, sans oublier d’être éditeur chez Grasset, mais surtout l’un des écrivains français les plus importants, les plus symboliques de son époque, avec quelque chefs d’oeuvre presque oubliés (« Bleu comme la nuit », « la Crève », « le Maître de Maison », « le Petit Bourgeois », « le Musée de l’Homme » – on cite de mémoire et on en oublie), l’un des maîtres d’un moi qui ne serait pas haïssable à une époque où l’autofiction, désormais, – d’Annie Ernaux à Emmanuel Carrère – règne en maître. François Nourissier (1927-2011) avait du style, le sens de la phrase droite comme flèche, du mot toujours juste. Il fut pour beaucoup d’entre nous (n’est ce pas Jérôme Garcin? N’est ce pas Jacques-Pierre Amette qui lui doit son Goncourt 2003 pour « la Maîtresse de Brecht » ? – comme je lui dois moi même les prix Chardonne et Genevoix 1986 pour « l’Amour du Pays » -) une sorte de second père, littéraire, exigeant et fidèle. Universitaire et historien, François Chaubert, qui a travaillé quatres ans durant avec ardeur sur le sujet, fouillant sa correspondance, retrouvant ses amis, vivants ou morts, lu et relu ses livres, lui rend justice. Il dresse le portrait de ce petit bourgeois de banlieue malheureux qui perdit son père à 8 ans, alors qu’ils assistaient tous deux à une séance de cinéma, devenu par la force du travail et de l’ambition ce forçat des lettres, cette éminence grise, ce grand-père protecteur avant l’heure, veillant, avec sa barbe imposante, sur la jeunesse montante de la littérature en train de se faire. François Nourissier, qui fut un homme de son temps, aimait se flageller dans ses livres et savait défendre toutes sortes d’écrivains qui n’étaient de sa génération, bien sûr, ni surtout de son genre, de son registre, ni de sa maison d’édition. Il soutint ainsi avec obstination Modiano, Echenoz, Houellebecq (qui n’eut pourtant le Goncourt qu’après son départ de l’Académie), comme il avait épaulé ses compagnons Chessex ou Borgeaud. Mais l’homme d’influence cachait sans doute aux yeux de la postérité le grand écrivain qu’était l’auteur de « l’Empire des Nuages » et du « Gardien des Ruines ». Avec le livre de François Chaubet, rédigé avecintelligence, finesse, élégance et un bel esprit d’ouverture, malgré aussi, hélas, une surabondance de citations critiques, il devrait, quinze ans après la mort, gagner de nouveaux lecteurs. Il est temps de se pencher enfin sur « A défaut de génie », ses « presque » mémoires, et de relire « Retour à Verdun », magistral chapitre lorrain de « Une histoire française », ou encore le sardonique « Bratislava ». On pense, bien sûr, à la phrase cruelle de Jacques Chardonne, l’un de ses modèles : « La littérature ne dure pas. C’est triste à dire quand on est écrivain; un stock de cognac est plus sûr. » Et si on pariait l’inverse pour Nourissie, dont les textes, si personnels, si singuliers, si forts (comme le méchant alcool de « Eau de Feu« ), tiennent magnifiquement le coup ?








