Jean-Michel Blanquer contre la Citadelle
La Citadelle ? Celle du pouvoir, mais aussi le cloisonnement des élites qui s’affrontent en vase clos. Jean-Michel Blanquer l’a vécu pleinement, cinq ans durant à la tête du ministère de l’éducation nationale, l’hostilité des uns, l’ingratitude des autres, après s’être à ingénié à lutter contre le « dés-enseignement », pour le dédoublement des petites classes, pour la laïcité et contre le port du voile, avoir rouvert les écoles avant la fin du confinement, bref à redonner du sens au bon thème de l’éducation pour tous, il connaît la disgrâce après les heures de gloire. S’il n’était que plaidoyer pro domo, en faveur de son action ministérielle, ce livre serait ennuyeux comme un rapport administratif. Mais Blanquer qui écrit avec élégance et ne trempe pas sa plume dans le miel évoque ses « camarades » du pouvoir, sans excessive indulgence et aussi une pointe d’humour. François Bayrou (« génial inventeur du volontarisme d’atmosphère, une fumée que l’on sent toujours et que l’on ne voit jamais »), Bruno Lemaire (« il a un parfait grain de folie que ses livres révèlent en partie (…) veut qu’on le prenne pour un responsable politique qui sait s’évader par l’écriture. Il est, en réalité, un écrivain jouant la comédie du pouvoir… ») ou Alexis Kohler, supplétif de Macron qui a tendance à se prendre pour Macron lui-même. S’agissant de ce dernier, Blanquer ne prend guère de gants, le décrivant enfermé dans sa citadelle élyséenne, refusant de le défendre lorsqu’il est attaqué injustement, le désavouant, in fine, en le remplaçant par son exact contraire, proche du communautarisme. Mais on ne résume pas 400 pages touffues en quelques lignes. Si la partie bilan peut lasser, l’ancien ministre, qui livre ici une sorte de thriller politique, fend l’armure et émeut, livrant souvenirs édifiant et textes plus personnels, coupant le récit chronologique, avec le souvenir d’une périlleuse randonnée montagnarde en Colombie et d’une aventure en pirogue en Guyane où il a bien failli disparaître, corps et biens. Il y a encore, au delà le déception finale, les accents barrésiens un brin gaulliens livrés à l’évocation d’une campagne électorale perdue d’avance dans le Gâtinais. « Comme j’aime notre peuple! (… ) plein d’une vitalité venue du fond des âges, mais comme partiellement éteinte par la perte de sens des temps actuels« . On ajoute que Blanquer ne mâche ses mots, non plus, contre la seconde partie du septennat, livrant ainsi sa vision d’une anthropologie du macronisme : « de sémillants trentenaires, technocrates ou intrigants, les yeux rivés sur les sondages et les écrans pour piloter à vue sans culture, sans vision et sans valeurs », aveux fait au président lui-même… Bref, une lecture saine, troublante, enrichissante, lumineuse même par les temps qui courent.
, de Jean-Michel Blanquer (Albin Michel, 416 pages, 21,90 €).










