Le titre exact de ce livre classique, joliment réédité aux éditions Menu Fretin dans sa précieuse collection des « Archives Nutritives », est « la vie et la passion de Dodin-Bouffant, gourmet« . La première édition date de 1924, la « définitive » de 1924. Le signataire, Marcel Rouff (1877-1936), fut notamment le compagnon de route de Curnonsky pour ses voyages gastronomiques à travers la France qui donnèrent naissance à de jolis guides consacrés à nos provinces. Avec ce roman vrai d’un personnage imaginaire, Marcel Rouff dresse le portrait d’un gourmet exigeant, qui pourrait être le lointain cousin sinon le contemporain de Brillat-Savarin, qui, dans son fief du Bugey, partage des repas avec trois puis quatre amis choisis pour leur compétences. Avec eux, en liminaire, il pleure sa chère cuisinière disparue, Eugénie Chatagne, mais finira, après quelques tentatives et tentations, par la remplacer par la solide Adèle Pidou qu’il s’obligera à épouser pour éviter son départ. Un repas gargantuesque mais déséquilibré offert par le prince d’Eurasie, une crise de goutte suivie d’une voyage et d’une cure épique à Baden-Baden aboutiront à une leçon de choses et de vie. « La cuisine d’un peuple, nous dit-il, est le seul témoin exact de sa civilisation« . Consacrer ainsi sa vie à manger et à boire le mieux possible, n’est-ce pas notre lot à tous, gourmets vagabonds et sans oeillères ? Ce personnage extrême créé de toutes pièces par Marcel Rouff – et qui a donné naissance au film de Tran Anh Hung tout récemment primé à Cannes – est, bien sûr, un classique et un phénomène intemporel. Jacques Manière s’en était inspiré pour baptiser son restaurant de la rue Frédéric Sauton qui fit suite au Pactole. Et, à relire ce livre daté sans doute mais dont le fil rouge est le plaisir, on se dit qu’il est bien l’égal de celui de son compatriote bugiste Brillat-Savarin, la Physiologie du Goût. Voilà en tout cas un ouvrage précieux destiné à figurer dans toute bibliothèque de tout gourmet qui se respecte.