Le retour du juif errant
Un premier roman magistral ? Ce « juif rouge », qui reprend l’antique croyance ashkénaze d’un « juif rouge » sauveur de son peuple et ressuscite l’antique légende du « juif errant », celle-là même qui inspira aussi bien Eugène Sue, Guillaume Apollinaire que Jean d’Ormesson, et devient sous la patte de Stéphane Giusti, réalisateur de cinéma dont c’est la première oeuvre de fiction, un juif rouquin et roumain, géant, demeurant intact à travers les ans. Il imagine ainsi un personnage extraordinaire, né en 1884 à Galați, ville portuaire de la Moldavie roumaine, sous le nom d’Aaron Tamerlan Munteanu, maudit par un dybbouk – un démon mis sur orbite par le rabbin Krenzel -, qui le condamne à être le témoin de la misère des siens et demeure figé avec les mêmes traits, le même aspect depuis 1917. Il traversera les guerres – notamment celle de 1914/1918, où, soldat roumain empêtré dans la boue, puis prisonnier des Allemands, il se sauve pratiquant l’idiome germanique, mais aussi résistant aux balles et faisant profiter ses camarades de tranchées de sa bonne fortune. On le retrouvera retournant chez lui, puis voyageant à travers toute la Mitteleuropa, en Ukraine, en Lituanie, en Pologne, de Belzec à Maidanek, d’Auschwitz à Treblinka, de Prague à Kiev traversant massacres, tueries de masse, pogroms, passant par la Palestine alors sous mandat britannique où il fera émigrer ses parents, achevant sa route en Israël, suivi, dans toutes ses tribulations, par son fidèle compagnon de guerre Mutu, qui lui doit plusieurs fois la vie. On ne peut résumer d’un trait cette quête effrénée de justice, de vérité et de lucidité dans un monde régi par la violence qui aborde près d’un siècle et demi d’histoire. Glissons qu’elle s’achèvera du côté des gratte-ciel de Ramat Gan, en lisière de Tel Aviv, puis vers les collines lumineuses de Jérusalem, où notre « juif rouge » aux traits intacts, a choisi pour dernier compagnon l’officier allemand qui le sauva naguère, devenu le témoin de toutes ses aventures. Voilà, à l’évidence, rédigé avec une maîtrise totale du récit épique, à la fois clair, net et flamboyant, un premier roman à ne pas louper dans le grand concert de la rentrée.
Le juif rouge de Stéphane Giusti (Seghers, 336 pages, 20 €).






