François-Henri Désérable : dans le grand monde des vins et des imposteurs
François-Henri Désérable aime décidément les voyages. Après Romain Gary en Lituanie dans « Un certain M. Piekelny », Verlaine et Rimbaud à flur d’Ardennes dans « Mon maître et mon vainqueur », l’Iran avec « L’usure d’un monde » et Che Guevara et l’Amérique latine dans « Chagrin d’un chant inachevé », le voilà qui pose ses valises en Bourgogne. Plus précisément du côté des grandes côtes vineuses. Son nouveau roman s’appelle « Le Palais » et, cette fois, le nez est aussi important que la plume. Arun Kumar, adopté par un couple de restaurateurs beaunois, possède un don qui ferait rêver bien des dégustateurs : un palais et un nez capables de reconnaître cépages, terroirs, millésimes, parfums, textures et nuances avec une précision diabolique. Un « Slumdog Millionaire » du grand cru, en somme, qui aurait remplacé les roupies par les bouteilles de Romanée.
Son talent attire bientôt les convoitises. Le propriétaire du mythique Clos des Toucans le prend sous son aile. Le nom fait évidemment penser au Cros Parantoux d’Henri Jayer, cité au passage. Arun pénètre alors dans ce petit monde où l’on parle de parcelles avec plus de gravité que de politique, où quelques hectares peuvent valoir des fortunes et où une bouteille devient parfois un objet de culte, de spéculation et de pouvoir. Arrive Waterman, célèbre critique américain, sorte de Robert Parker romanesque, et avec lui toute une galerie de grands amateurs, de collectionneurs et de milliardaires qui savent surtout que le vin est bon quand il est rare et cher. Arun, lui, sait pourquoi. Et il va bientôt leur jouer quelques tours de sa façon.
New York devient le nouveau théâtre de cette comédie des apparences. Dans les salons des riches amateurs, entre dégustations aveugles, bouteilles mythiques et fortunes indécentes, Arun avance masqué. Il observe, comprend, devine et trompe son monde avec un talent consommé. Jusqu’à ce que le dégustateur de génie devienne lui-même une énigme. Désérable connaît manifestement son sujet. Pas une rangée de vignes qu’il ne regarde, pas un domaine qu’il ne situe, pas un cépage dont il ne fasse sentir les parfums. Mais son érudition ne pèse jamais : elle se boit comme un grand vin. On apprend tout en tournant les pages, et l’on se surprend à chercher, au fil du récit, si l’on est encore dans un roman, un traité de dégustation ou un thriller.
Les quelque quatre cents pages filent à toute allure. On y croise Jayer, Parker, les grands crus, les grands nez, les grands portefeuilles et quelques grands mensonges. « Le Palais » est à la fois un bréviaire du vin et une réjouissante partie de poker dans le monde des amateurs fortunés. Désérable, romancier-caméléon, change encore de peau. Et il réussit son coup : nous faire entrer dans le verre par le nez, dans le roman par le palais, et nous mener par le bout des lèvres jusqu’à la dernière page. Voilà une des grands crus de la rentrée !
Le Palais, de François-Henri Désérable (Gallimard, 416 pages, 23 €).







