Mon ami Curnonsky : quand le Prince des gastronomes parle aux jeunes
Et si Curnonsky avait encore des disciples ? Mieux : des convertis. Voilà le pari, à la fois insolite, drôle et sérieux, de Louis Michaud, qui imagine comment le bel esprit du « Prince des Gastronomes », alias Maurice-Edmond Saillant l’angevin devenu roi des nuits de Paris, le nègre de Willy, puis le co-auteur, avec Marcel Rouff, d’un guide des richesses gourmandes de la France de l’entre deux guerres, peut bouleverser la vie d’un garçon d’aujourd’hui. Hubert, le héros de ce livre, a 32 ans. Il végète dans un emploi sans saveur, papillonne dans un Paris de plaisirs faciles, jusqu’au jour où il ouvre les livres de Curnonsky. La révélation est immédiate. Celui qui fut couronné « Prince des Gastronomes » en 1927 devient un mentor d’outre-tombe, un maître à vivre qui enseigne qu’on ne sépare ni la table de la littérature, ni le vin de l’amitié, ni le bonheur de la gourmandise.
L’idée pourrait prêter à sourire. Louis Michaud en fait un véritable roman d’initiation. Son héros découvre que le goût n’est pas un luxe, mais une manière de penser le monde. Lorsque surgissent les « Curnonskas », mystérieux activistes prêts à défendre l’héritage spirituel du Prince jusque dans les actions les plus radicales, le récit prend des allures de fable picaresque et contemporaine – l’épisode du salon de l’agriculture perturbé par le gang des Curnonskas et notre Hubert déguisé en vache vaut son pesant de saindoux – , où la disparition du goût devient le symptôme d’un appauvrissement plus vaste : celui de notre civilisation. Le plus séduisant est ailleurs. Dans cette question qui traverse tout le livre : comment un jeune homme né en 1994 peut-il abandonner les séductions de son époque pour tomber amoureux d’un écrivain gastronome disparu depuis près de soixante-dix ans ? Comment l’esprit de la gourmandise absolue, celui qui fit de Curnonsky le chantre des auberges, des terroirs, des vins sincères et des cuisines vraies, peut-il encore séduire une génération nourrie de restauration rapide et de consommation instantanée ? La réponse de Louis Michaud est lumineuse. Parce que Curnonsky ne parle pas seulement de cuisine.
Il parle d’une manière d’habiter le monde. D’une philosophie où l’on prend le temps de regarder, de goûter, d’écouter et de partager. Une leçon qui n’a peut-être jamais été aussi actuelle. Servi par une langue alerte, volontiers gouailleuse, nourrie d’érudition sans jamais peser et qui emprunte à l’argot façon Boudard et version « la méthode à Mimile », Mon ami Curnonsky est un premier roman singulier, enthousiaste, riche, généreux, certes un peu désordonné. Mais c’est aussi ce qui fait son charme. Il rappelle, en tout cas, que la gourmandise n’est ni une faiblesse ni un péché, mais un art de vivre, une forme de résistance et, pourquoi pas, une manière de sauver un peu de beauté dans un monde qui s’uniformise. Curnonsky aurait sans doute souri de ce drôle d’ouvrage. Et aurait certainement invité son jeune auteur à déjeuner….
Mon ami Curnonsky, de Louis Michaud (Editions du Rocher, 218 pages, 19,90 €).







