Frédéric Beigbeder n’a pas beaucoup changé

Article du 5 mai 2026

Le dernier Frédéric Beigbeder se lit comme on feuillette les carnets d’un chroniqueur insomniaque : avec cette impression familière de déjà-vu, mêlée au plaisir un peu coupable de retrouver une voix qu’on reconnaît entre mille. Soyons honnêtes : une partie non négligeable des textes rassemblés ici a déjà circulé, croisée au détour d’une chronique, d’un billet, d’une humeur publiée ici ou là. Le lecteur assidu pourra donc avoir, par moments, ce léger vertige de la rediffusion, cette sensation de tomber sur le best-of d’une conversation mondaine qu’il a déjà partiellement entendue. Et pourtant, réduire ce livre à une compilation serait passer à côté de ce qui fait précisément son intérêt.

Car une fois réunis, ces fragments composent bien davantage qu’un simple recueil opportuniste : ils dessinent une véritable profession de foi stylistique avec l’aide de son double littéraire Octave Parango, rencontré notamment dans « 99 Francs« , qui devient ici le signataire de ses propres livres, le défenseur de sa propre oeuvre, l’humoriste dingo de France-Inter viré pour une chronique perdue dans une boîte de nuit. Cette défense et illustration de sa liberté de ton est devenue quasi-subversive à une époque où tant de prose semble passer au contrôle technique du consensus avant publication. Beigbeder continue, envers et contre tout, de cultiver ce goût du contre-pied, de la formule acide, de l’élégance insolente et du pas de côté. Sa leçon pour réussir dans l’audio-visuel (pp. 67-82) est, à cet égard, un modèle du genre.

Ce qui frappe, c’est cette capacité intacte à transformer la désinvolture en art littéraire. Chez lui, rien n’a l’air sérieux — et c’est précisément là que le sérieux opère. Il donne toujours l’impression d’écrire entre deux provocations, un verre à la main, le sourire en coin, dans une sorte de légèreté permanente ; mais derrière cette décontraction affichée, on retrouve une mécanique de précision. La phrase est travaillée, l’ironie ajustée au millimètre, la petite méchanceté savamment dosée. C’est du dilettantisme de haute couture. Alors oui, il y a chez lui cette part inévitable de cabotinage. Oui, le narcissisme n’est jamais très loin — mais enfin, reprocher à Beigbeder son narcissisme, ce serait comme reprocher au champagne ses bulles : c’est littéralement dans le produit. Et ce narcissisme-là a au moins l’élégance de se pratiquer avec humour, souvent même avec une forme d’autodérision qui désamorce la pose.

Ce livre rappelle surtout une chose : à l’heure de l’opinion sous cellophane, il reste précieux de lire une plume qui accepte encore d’être piquante, excessive, parfois agaçante, souvent brillante. Une plume qui préfère le panache à la prudence, l’impertinence à la componction, la liberté au mode d’emploi. Bref, un livre qui compile, recycle, cabotine… et réussit malgré tout à rappeler qu’en littérature, le style reste la plus élégante des provocations. Et qui nous offre, peut-être mieux qu’avec ses romans, parfois inégaux, un intense plaisir de lecture.

Ibiza a beaucoup changé de Frédéric Beigbeder (Albin Michel, 224 pages, 19,90 €).

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Publié le  5 mai 2026 par

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