Bernhard Schlink : ce qui reste de nos vies
Après Le Liseur, Le Retour, Olga ou La Petite-Fille, Bernhard Schlink poursuit son obstinée exploration des sentiments, de la mémoire et du temps qui passe. Avec Ce qui reste, traduit avec l’élégance coutumière du regretté Bernard Lortholary, à qui le livre est dédié, l’écrivain allemand signe un roman d’une sobriété exemplaire qui touche d’autant plus qu’il refuse les effets faciles. Le point de départ est d’une simplicité désarmante. Martin, soixante-seize ans, apprend qu’il est atteint d’un cancer du pancréas et qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre. La condamnation est sans appel. Dès lors, ce n’est plus la maladie qui importe, mais ce qu’elle oblige à regarder en face. Que transmettre à son épouse Ulla ? Que laisser à leur tout jeune fils David ? Comment préparer les siens à une absence que l’on sait désormais inéluctable ? IL va épier son épouse, lui découvrir une seconde vie, partir aux sources de ses malheurs familiaux (son père aurait fui le foyer familial très tôt, mais est-ce la vérité,), apprendre à son fils, comment réaliser un compost, l’abonner à une librairie. Bref, préparer l’après, sans oublier l’avant…
Schlink ne cherche jamais les larmes. Il préfère les demi-teintes. Il raconte les gestes ordinaires qui prennent soudain un poids immense, les conversations banales qui deviennent essentielles, les silences où chacun tente de protéger l’autre. C’est toute la force de son écriture : faire surgir l’émotion sans jamais la souligner. Le grand thème du livre n’est pas tant la mort que la transmission. Que reste-t-il d’une existence lorsque le temps est compté ? Les biens matériels ? Les souvenirs ? Les habitudes ? Les mots que l’on n’a pas dits ? Le romancier avance à pas feutrés sur ce terrain délicat, sans morale ni démonstration. Il laisse le lecteur faire son propre chemin.
On retrouve ici ce qui fait depuis longtemps la singularité de Bernhard Schlink : cette manière toute allemande de mêler réflexion philosophique et limpidité romanesque. Ancien magistrat, il observe les êtres avec une infinie précision, sans jamais les juger. Ses personnages demeurent profondément humains, avec leurs maladresses, leurs regrets, leurs élans de tendresse. En un peu plus de deux cents pages, Ce qui reste dit beaucoup sur l’amour conjugal, la paternité tardive, le pardon, le temps qui fuit et cette étrange nécessité de mettre de l’ordre dans sa vie lorsque l’on sait qu’elle s’achève. Le livre ne cherche pas à consoler. Il invite simplement à regarder autrement ce qui compte vraiment.
Une méditation grave, lumineuse et profondément humaine, écrite dans une langue d’une remarquable élégance. Un Schlink tout en retenue, qui laisse longtemps son empreinte une fois la dernière page refermée. Bouleversant, tout simplement.








