Le roman vrai d’Hélène et Paul Morand

Article du 13 juin 2026

Il y a les couples mondains, les duos littéraires et les associations de circonstance. Et puis il y a Hélène et Paul Morand. Un couple sulfureux, brillant, redoutable, pétri de contradictions, qui traverse le XXe siècle comme une comète aux reflets troubles. C’est à leur destin singulier que s’attache David Bonneau dans son formidable Hélène et Paul Morand, un couple sulfureux, livre d’heures foisonnant, savamment critique, qui ne ménage ni ses héros ni leur entourage. L’auteur a tout lu, tout dépouillé, tout confronté. La remarquable biographie de Pauline Dreyfus, les correspondances, le journal et les carnets de Paul Morand, les archives, les témoignages, les mémoires des contemporains. Il prend son temps, celui des chercheurs patients, et livre une somme passionnante qui se dévore comme un roman tout en gardant la rigueur d’une enquête.

On y retrouve les errements de Morand, diplomate et écrivain météore des Années folles, styliste fulgurant qui, comme le disait Céline, « fit jazzer la langue française ». Présent à Londres lorsque le général de Gaulle y arrive en juin 1940, Morand choisit pourtant de rentrer en France. Le voici bientôt ambassadeur du régime de Vichy à Bucarest, puis ministre de France à Berne, proche de Laval, ironique pourtant à l’égard d’un maréchal de Vichy. Hélène, princesse Soutzo, née Crissoveloni, roumaine, catholique grecque orthodoxe, parlant sept langues, germanophile militante, se révèle plus farouche encore dans son collaborationnisme actif et son antisémitisme forcené. Et pourtant, paradoxe de ce siècle et des êtres, les Morand n’ont cessé de compter parmi leurs admirateurs quantité d’amis juifs. De Marcel Proust, auquel Hélène, princesse Soutzo, fut liée très tôt, jusqu’à Maurice Rheims (le scénariste de « l’Homme pressé »,  l’exécuteur testamentaire) –  sans oublier Bernard Delvaille, l’auteur de l’admirable Paul Morand de la collection « Poètes d’aujourd’hui » chez Seghers, qui célébrait le prosateur incomparable sans rien ignorer de ses ombres, NB : cela, ce n’est pas dans le livre, mais on me permettra de glisser là ma note personnelle -. Ces contradictions-là, David Bonneau les expose sans jamais les résoudre artificiellement.

Tout se révèle aussi dans les silences du vaste hôtel particulier de la rue Charles-Floquet, au pied de la tour Eiffel, où s’accumulent les secrets de famille, les non-dits et les légendes. Le mystère, qui n’en est plus un, de la naissance d’Elvire de Brissac y trouve sa juste place. Et l’amour pour May Schneider qui ne vient pas briser le couple apparemment tolérant … On découvre un Morand plus que volage, voyageur impénitent, parfois mufle, souvent égoïste, narcissique jusqu’à la caricature, mais aussi écrivain de race, capable d’inventer un rythme, une vitesse, une musique qui n’appartiennent qu’à lui. Hélène fut aussi sa confidente littéraire, sa relectrice obstinée. Il y a les femmes, les amitiés, les brouilles, les vanités, les fidélités paradoxales, les allers-retours successifs jusqu’à cet exil posthume à Trieste (« et là j’irai gésir après ce long accident que fut ma vie« , écrit-il dans « Venises »), selon le vœu du couple, loin du Panthéon des lettres françaises. Il y a surtout cette extraordinaire traversée du siècle, des palaces des Années folles aux années noires, des salons proustiens aux rivages de la Méditerranée.

David Bonneau n’épargne rien ni personne. Il ne juge pas à la légère, mais ne dissimule rien. Son livre montre tout avec brio et un style elliptique qui n’a pas à rougir de son modèle : les grandeurs, les faiblesses, les compromissions, les éclairs de génie, les bassesses et les fidélités. C’est ce qui en fait un ouvrage majeur, passionnant, foisonnant, riche de mille détails et de mille révélations, suivant le cours de leur vie, mais prenant de faire quelques arrêts thématiques (« fortunes« , « épreuves« , « tu penses donc je suis » , qui se lit comme une chronique du XXe siècle autant que comme le portrait double d’un couple singulier, fascinant et profondément dérangeant.

Hélène et Paul Morand – Un couple sulfureux, de David Bonneau (Plon, 352 pages, 22 €)

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Publié le  13 juin 2026 par

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