La guerre par d’autres moyens de Karine Tuil
Karine Tuil : voilà un auteur que l’on suit depuis ses débuts, dont le manière progresse, dont le chant s’élargit sans cesse, avec ces personnages contrastés dont les destins s’entrechoquent, dont les thèmes se développent et se précisent. On se souvient de « Pour le pire », 2000, « Interdit », 2001, « De Sexe Féminin », 2002, »Tout sur mon frère », 2003 où elle se révélait ’experte en analyste des faux-semblants, des interdits religieux et sociaux, de la mixité ethnique dangereuse (« Douce France », 2007). Elle a depuis musclé son propos, mais jamais dévié de sa voie originelle (« la Domination », 2008, » Six mois, six jours » 2010, « L’invention de nos vies », 2013). « L’insouciance« , 2016, fut son « Bûcher des Vanités », où politique et chute sociale s’entremêlaient. Thème qui se retrouve dans son nouvel opus. Il y eut encore la parabole sur #metoo avec « les Choses humaines« 2019, qui lui valurent l’Interallié, puis le Goncourt des Lycéens, enfin l’adaptation au cinéma par Yvan Attal, et puis « la Décision », 2022, thriller politico-social, où la thématique du terrorisme ne l’empêchait pas d’aborder le désarroi amoureux. La voilà, après le détour de la poésie (« Kaddish pour un amour »), de retour dans le grand bain de notre époque tourmentée.
« La guerre par d’autres moyens » est à nouveau un thriller, mêlant la politique, l’univers du cinéma, l’amour, le sexe, le désarroi social, dénonçant les faux semblants d’une société à paillettes, se situant à Paris de nos jours et à Cannes au moment du festival, avec quelques détours fugueurs par l’Italie et les îles de Lérins – mais on ne va pas dévoiler les ressorts et les chausse-trapes de ce livre qu’on ne lâche pas avant l’issue. Le titre emprunte, bien sûr, à l’aphorisme de Clausewitz selon lequel « la politique c’est la continuation de la guerre par d’autres moyens« ) et, de fait, il s’agit à la fois de politique tout court, de politique-spectacle, de spectacle bien sûr, mais surtout de cinéma, des rapports hommes/femmes, dominants/dominés, comme et tout ce qui emprunte aux querelles du temps. Le héros du livre, son épicentre, Dan Lehman, est un président de la république déchu. Il a été battu après ses cinq ans de présence au pouvoir, premier président juif et de gauche, sombrant dans l’alcoolisme, tiraillé entre son actuelle épouse, Hilda, d’origine allemande qui a sacrifié sa carrière de comédienne pour jouer le rôle de première dame, et Marianne, son ex- femme, écrivaine indépendante, ayant élevé ses trois enfants, dont le livre à succès devrait être porté à l’écran par Romain, réalisateur peut être génial assurément toxique. Et c’est Hilda qui en jouera l’héroïne meurtrie…
Mais on a a déjà trop dit. Comment tout ce petit monde, avec Anna, la petite fille de Dan et Hilda, sourde et muette, si attachante, Léo, la fille cadette de Dan et Marianne, va se retrouver à Cannes, comment le destin des uns et les autres va basculer, comme les fils entre eux, si liés, vont se défaire : c’est toute la subtilité de Karine Tuil de tisser le fil de destinées diverses et contrastées, de raconter la vie de gens qui sacrifient la vie des leurs à leur ambition, mêlant ici sexe, pouvoir, solitude, addiction et détresse. Non pas un roman à clés où l’on se plaît à reconnaître tel ou tel (n’y cherchez ni Sarko, ni Hollande, ni Mitterrand, ni même DSK, quoique…), mais une sorte de miroir brisé où chacun peut se reconnaître, soi et les siens.
La guerre par d’autres moyens de Karine Tuil (Gallimard, 381 pages, 22€).








