Un pont sur la Seine de Pauline Dreyfus

Article du 27 octobre 2025

 

Les ponts séparent, les ponts réunissent. Voilà un pont qui relie deux rives de la Seine deux bourgs proches de la forêt de Fontainebleau, dans qu’on nommera la Seine-et-Marne, deux bourgs dont les destinées vont diverger: Champagne, qui accueille une grande usine Schneider, Saint-Amand (comprenez Thomery), fameux pour son chasselas qui régalent les Parisiens, ses vignerons besogneux, son mur de vignes. Le premier sera industrieux, prospère au gré du paternalisme social qui régit la vie des ouvriers, études et sports inclus. Le second connaîtra une vie douce, gourmande et balnéaire, pool house et beach club, plus guinguette à l’appui. Mais le progrès arrive, le XXe siècle et ses changements brusques, la voiture, la mondialisation, le besoin d’exotisme, les modes qui changent … Pauline Dreyfus, dont on connaît l’habileté à récrire l’histoire du siècle – « le Déjeuner des Barricades« , « Immortel Enfin« , « Ce sont des choses qui arrivent », « le Président se tait« , c’est elle, sans oublier une magistrale biographie de Morand, plus une « Vie avec Colette » – se fait ici conteuse virtuose. En deux cent pages denses, touffues, sans dialogues, mais avec un art du récit brillant, prenant, élégant, elle trousse une saga populaire dont une famille – les Vernet – est l’héroïne. Il y a les deux fils que le pont sépare, mais aussi la grande guerre et les tranchées de Verdun, les ramifications des enfants, des cousins, des voisins, qui tisseront entre eux les liens parfois équivoques ou mystérieux, soumis aux jalousies, amours secrètes, haines et délations, les Chaumeron, les Giudici, dont l’habile Pauline tire les fils avec une habileté démoniaque. Il y a du Pierre Lemaître (celui du « Grand Monde » et de « l’Avenir Radieux » en version minimaliste) dans cette critique lucide du progrès qui meurtrit villages et familles, interrompt ou brusque les destinées. Ce faux résistant qui meurt en traversant au pas de course un pont maudit et ce spécialiste de l’événementiel qui est son descendant sans le savoir et connaît une destinée semblable sont deux pantins de la petite histoire mêlés ici, malgré eux, à la grande et dont Pauline Dreyfus tire des accents épiques et ironiques. Il y a de l’humour grinçant dans ce récit mené tambour battant. Et c’est, bien sûr, l’une des grandes réussites de la rentrée.

Un pont sur la Seine de Pauline Dreyfus (Grasset, 208 pages, 19,50 €). 

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Publié le  27 octobre 2025 par

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