Jonathan Littell : les héritages de la violence

Article du 31 octobre 2026

Il faut lire L’Héritage à la lumière des livres qui le précèdent. Non que Jonathan Littell ait cessé, depuis Les Bienveillantes, de tourner autour de ses obsessions : la violence, les corps, la guerre, l’identité, la mémoire, les métamorphoses. Mais son nouveau roman, paru chez Gallimard, donne à ces motifs une forme plus intime, presque familiale. Après avoir exploré la violence de l’Histoire, puis celle des corps et des identités, Littell s’intéresse à ce qui se transmet d’une génération à l’autre. Et ce qui se transmet n’est pas forcément le meilleur.

En 2018, Une vieille histoire. Nouvelle version avait déjà montré un écrivain qui ne voulait plus raconter selon les règles ordinaires du roman. Sept tableaux, sept variations, sept traversées où un narrateur sort d’une piscine, emprunte un couloir, pousse une porte et tombe dans un nouvel univers. Homme, femme, enfant, parfois hermaphrodite : l’identité se dérobe, les corps changent, les situations se répètent en se déplaçant légèrement. Famille, sexualité, domination, solitude, guerre : Littell faisait du réel une sorte de labyrinthe où chaque porte pouvait ouvrir sur une autre version de soi. La répétition ne reproduisait jamais exactement la même scène : elle la déformait, la déplaçait, la chargeait d’un sens nouveau.

Cinq ans plus tard, Un endroit inconvénient, écrit avec le photographe Antoine d’Agata, déplaçait cette interrogation vers l’Histoire en train de se faire. De Babi Yar à Boutcha, Littell arpentait l’Ukraine à la recherche des traces des massacres, de ce qui demeure lorsque les morts ont disparu, que les lieux ont été nettoyés et que la vie quotidienne reprend ses droits. Les photographies d’Antoine d’Agata accompagnaient cette enquête sur les lieux du crime et sur la mémoire, confrontant le regard du photographe à la langue précise, obstinée, presque obsessionnelle de l’écrivain. Le livre était tout à la fois récit, enquête historique, témoignage et relevé des traces de la violence.

Avec L’Héritage, Littell revient donc à la fiction, mais il ne revient nullement en arrière. Le père de Maxime s’est suicidé, du moins le croit-il. La mère disparaît dans la journée, ramène des hommes chez elle, cohabite avec un certain Henri, laissant ses deux enfants livrés à eux-mêmes. Le garçon et sa sœur grandissent seuls dans une maison désertée, dans un pays jamais nommé, à une époque qui ne l’est pas davantage. Puis Maxime grandit, change, avance, vit en concubinage, a un enfant, devient procureur. Et découvre peu à peu qu’il est en train de devenir son père.

Le rapprochement avec Les Bienveillantes devient alors troublant. Il y a vingt ans, Littell faisait de Maximilien Aue le narrateur et le témoin de la fabrication administrative et intellectuelle d’un criminel nazi. Aue était un monstre, mais un monstre qui raisonnait, argumentait, organisait, expliquait. Avec Maxime A., Littell reprend en quelque sorte la question par l’autre bout. Comment fabrique-t-on un monstre quand celui-ci ne se pense jamais comme tel ? Maxime n’est ni un idéologue ni un fanatique. Il est plus ordinaire, plus hésitant, plus passif. Il avance par glissements successifs, par petites concessions, par décisions qui paraissent chacune raisonnables. Et c’est peut-être plus effrayant encore : le mal n’a pas toujours besoin d’une conviction pour s’installer. Il peut naître de l’habitude, de l’obéissance, de la lâcheté ou simplement de l’acceptation progressive de ce qui, hier encore, paraissait impensable.

C’est ici que le mot « héritage » prend toute sa noirceur. On hérite d’un nom, d’une histoire, d’un corps, d’une famille. On hérite aussi de blessures, de comportements, de silences. Mais on peut également hériter de la violence et, plus insidieusement encore, de la manière de la rendre acceptable. Le fils qui croyait échapper au père découvre qu’il en reproduit les gestes, les choix, peut-être même les fautes. L’héritage n’est plus seulement familial : il devient moral et politique. Le lien avec Une vieille histoire est particulièrement net : même goût de Littell pour les répétitions et les différences, pour les existences qui se rejouent en variant légèrement. Mais le dispositif est ici beaucoup plus fluide.  Il ne s’agit plus de sept tableaux séparés : une seule vie se déroule, avec ses bifurcations, ses retours, ses ressemblances troublantes. Littell dit lui-même avoir construit le roman à partir de la « différence et répétition », avec une structure inspirée non par l’écriture surréaliste des rêves, mais par leur fonctionnement. Et c’est précisément ce qui rend L’Héritage si inquiétant. Le lecteur ne sait jamais tout à fait où il se trouve, dans quel pays, à quelle époque, selon quelles lois. Le monde ressemble à un rêve sans être pour autant irréel. Les événements ont la sécheresse du quotidien, tandis que leur enchaînement paraît obéir à une logique secrète. On retrouve quelque chose du couloir d’Une vieille histoire : sauf qu’ici, les portes sont celles de l’existence.

Après la grande fresque historique des Bienveillantes, après le laboratoire charnel d’Une vieille histoire, après l’enquête sur les traces de la guerre en Ukraine d’Un endroit inconvénient, L’Héritage paraît ainsi ramener Littell au plus près de l’origine de toute violence : la famille, le père, le fils, la transmission. Ce n’est plus seulement l’Histoire qui fabrique les monstres. C’est aussi ce que les hommes se lèguent entre eux, parfois sans même le savoir. Littell ne cherche évidemment pas à rassurer. Il n’explique pas, ne juge pas, ne distribue pas les bons rôles. Il regarde comment un être humain se transforme, comment une identité se défait ou se recompose, comment la violence circule d’un corps à l’autre, d’une génération à l’autre, d’un lieu à l’autre. Chez lui, rien ne disparaît vraiment : cela change simplement de forme. C’est peut-être ce qui relie le mieux ses trois derniers livres. Dans Une vieille histoire, les corps changent. Dans Un endroit inconvénient, les lieux changent, mais les traces demeurent. Dans L’Héritage, les hommes changent, mais le père reste dans le fils. Et c’est un héritage dont on ne se débarrasse pas si facilement. Voilà, bien sûr, avec le fort clin d’oeil au Kafka du « Procès »,   une lecture qui dérange, fascine, remue, ne lasse guère et ne se lâche pas avant la pirouette finale. Sacré Jonathan, démoniaque Littel !

L’Héritage, de Jonathan Littell (Gallimard, 458 pages, 23 €).

 

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Publié le  31 octobre 2026 par
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