Modiano ou le retour de notre contemporain capital
Il y a les écrivains qu’on découvre, ceux qu’on accompagne et puis ceux dont on finit par avoir le sentiment qu’ils vous accompagnent eux-mêmes, avec un sentiment de cousinage presque invisible. Patrick Modiano est de ceux-là. On le suit depuis ses débuts, depuis cette « Place de l’Étoile » de 1968 qui avait quelque chose d’insolent, de trouble, de « maurice-sachsien« , de contre-célinien, de déjà très personnel. Depuis, combien de Modiano lus, relus, aimés, chroniqués, parfois discutés ? Il y eut les grandes découvertes, les chefs-d’œuvre (qui n’a pas lu « Villa Triste »? Levez le doigt! ), les livres plus minces, les reprises, les variations, les mêmes rues, les mêmes fantômes, les mêmes prénoms surgis de la brume. Et pourtant, à chaque fois, on ouvre le nouveau comme si l’on espérait retrouver quelqu’un.
« L’Éléphant », son nouveau roman, est exactement de cette famille-là. Il y a Ludo Van Walle, solitaire et grand lourdaud (l’éléphant du titre, c’est lui) installé dans un Paris presque désert, du côté des Invalides, de l’École militaire, de la Motte-Picquet et du Champ-de-Mars, celui d’Antoine Blondin dans « les Enfants du Bon Dieu ». Il travaille chez lui pour les éditions du Sablier, corrige, traduit, relit, rédige des fiches de lecture. Un jour, son éditeur lui offre une paire de jumelles. Mauvaise idée : chez Modiano, les jumelles sont comme les carnets, les agendas, les annuaires ou les vieux numéros de téléphone. Elles ne servent jamais seulement à regarder. Elles font revenir le passé. Alors Ludo observe ses voisins. Quatre fenêtres éclairées, quelques silhouettes, un homme, deux femmes, Yvonne Beulaigne, Madame Thouvenin. Et bientôt les noms se mettent à flotter dans cette drôle de mémoire modianesque où l’on ne sait jamais très bien si l’on se souvient d’une personne, si l’on en invente une, ou si l’on a seulement croisé son nom dans un annuaire oublié. Chez Modiano, l’onomastique est une science exacte de l’incertain. Ludo Van Walle, Hornbacher fils, Jacques Perrin de Lara, Hélène Navachine, Pinguet : on pourrait presque constituer avec eux une société secrète des disparus.
Voilà donc notre contemporain capital qui revient avec ses silhouettes évanouies, ses appartements derrière les vitres, ses rues parisiennes à demi effacées, ses crépuscules, ses rencontres dont on ne sait plus si elles ont eu lieu hier, il y a cinquante ans ou dans un rêve. On connaît la chanson. Et je suis bien placé pour savoir que je l’ai parfois fredonnée avec enthousiasme, parfois avec un brin d’ironie. J’écrivais à propos d’Encre sympathique que tout Modiano était là : une disparition, un Paris gris, quelques noms, une adresse, un carnet, et cette quête qui transforme l’absence en enquête.
Avec Chevreuse, on retrouvait pareillement, pardon de me citer, sa magie, ses obsessions, ses travers, ses codes, ses chemins de traverse. C’était du pur Modiano, écrivais-je alors, et il fallait bien reconnaître que le plaisir de retrouver cette musique l’emportait encore. « L’Éléphant » pousse peut-être un peu plus loin cette fidélité à lui-même. Le titre n’est pas innocent. Van Walle avance lourdement dans l’existence, avec une démarche qui semble répondre à celle de son auteur et à son œuvre devenue monument : immense, reconnaissable entre toutes, avançant lentement dans le brouillard, laissant derrière elle une piste de noms et de lieux. Le roman sait même sourire de cette répétition, comme si Modiano, à son âge, regardait sa propre mécanique avec une douce ironie. Le personnage est invité à écrire ses souvenirs, mais il répond qu’il n’a plus de mémoire. Chez Modiano, c’est évidemment le meilleur moyen de la faire revenir.
Car la mémoire, chez lui, n’est jamais une bibliothèque. C’est une passoire. Il reste une rue, un hôtel, une femme, une station de métro, une vieille plaque, un téléphone, un nom imprononçable. Le reste a disparu. Et c’est précisément dans ces trous que Modiano excelle. Il ne raconte pas vraiment le passé : il en fait sentir l’absence. Il ne ressuscite pas les morts : il les laisse rôder. On pourrait lui reprocher de refaire toujours le même livre. On l’a déjà, gentiment, taquiné, à propos de « La Danseuse », en reprenant la formule de Woody Allen, selon lequel, : « une œuvre, c’est comme la cuisine chinoise : il y a trois cent plats, mais ils ont tous le même goût ». Mais il faut croire que certains goûts ne lassent pas.
Et puis il y a Paris. Toujours Paris. Pas celui des guides touristiques, mais celui des plaques de rues, des immeubles anonymes, des cafés disparus, des quartiers encore reconnaissables à un détail. Un Paris où le présent semble toujours légèrement décalé par rapport au passé. Même lorsqu’il s’éloigne de la capitale, Modiano y revient mentalement comme à une chambre d’enfance. Dans « 70 bis, entrée des artistes », paru l’an dernier avec Christian Mazzalai, il faisait déjà surgir tout un Montparnasse enfoui, celui des années 1920 à 1960, mêlant artistes célèbres et inconnus, archives et rêverie. Avec « L’Éléphant », il resserre encore la focale. Une paire de jumelles, quatre fenêtres, quelques voisins : il n’en faut pas davantage. Le voyeurisme devient une méthode littéraire. Regarder les autres, c’est chercher ce qu’ils savent de vous. Et derrière chaque fenêtre éclairée, Modiano nous rappelle qu’il y a peut-être une vie entière dont nous ne saurons jamais rien.
C’est là que son art demeure singulier. À force de revenir aux mêmes thèmes, il ne construit pas seulement une œuvre : il creuse un même trou dans le temps. Les visages changent à peine, les rues reviennent, les noms se déplacent, les époques se superposent. Mais le lecteur, lui, vieillit. Et c’est peut-être ce que raconte désormais L’Éléphant : moins la disparition des autres que notre propre éloignement du monde que Modiano n’a cessé de poursuivre. Alors oui, il fait encore du Modiano. Et heureusement. Car après tant de livres, tant de rues, tant de disparus et tant de mémoires trouées, cette petite musique demeure l’une des plus immédiatement reconnaissables de la littérature française contemporaine. Il y a les écrivains qui changent de voix à chaque livre. Modiano, lui, garde la même voix et change seulement la lumière.
L’Éléphant, de Patrick Modiano (Gallimard, 98 pages, 16 €).








