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L’odyssée moderne de Thélyson Orélien

Article du 5 septembre 2026

« C’était ça ou mourir ». Il n’y a pas de titre plus simple, ni plus terrible, pour raconter l’histoire de Jonas Dorléon. Professeur d’histoire en Haïti, il quitte Port-au-Prince lorsque son quartier s’embrase, que les balles remplacent les conversations et que rester devient une autre façon de mourir. Il emporte presque rien : un diplôme, un cahier de poèmes,  un slip propre, un livre de René Depestre, la photographie de sa mère. Toute une vie dans un sac plastique. Puis il marche.

Thélyson Orélien, Québécois d’origine haïtienne, fait de cette fuite une odyssée moderne. Mais ici, pas de héros grec ni de mer accueillante. Il y a la République dominicaine, le Brésil, le Mexique, les autobus surchauffés, les routes interminables, les passeurs, les policiers, les frontières, puis cette jungle du Darién où l’homme découvre que la nature peut être plus impitoyable encore que les hommes. Jonas avance vers les États-Unis, puis rêve du Canada comme d’un bout de terre où il pourrait enfin poser son sac. Entre les deux, il y a la faim, la peur, les blessures, les morts, les humiliations, la corruption et cette mécanique implacable qui transforme un homme en migrant avant même qu’il ait eu le temps de comprendre ce qui lui arrive.

Car le grand mérite de ce premier roman est précisément de ne jamais parler de « migration » comme d’un joli mot de journaliste ou d’un concept de géographe. Thélyson Orélien donne à l’exil des pieds, des plaies, de la sueur, des larmes, de la faim. On marche avec Jonas. On a peur avec lui. On attend avec lui. On voudrait parfois lui dire de s’arrêter, de revenir, de se cacher. Mais revenir où ? Quand la maison a brûlé, la géographie devient une affaire de survie.

Et puis il y a la langue. Ah, cette langue ! Elle avance comme Jonas : épuisée, haletante, parfois drôle, souvent splendide, toujours debout. Orélien est poète et cela se sent à chaque page. Il ne cherche pas la belle phrase pour faire joli. Il la lance au milieu de l’horreur comme une bouée. « La honte est un visa provisoire. » Une phrase et tout un monde administratif, politique et humain s’écroule. Plus loin : « Je n’étais pas encore un migrant. J’étais une attente, une apnée, un homme suspendu comme un morceau de linge oublié sur la corde du temps. » Voilà une écriture qui transforme l’attente en matière, la peur en paysage, l’homme en objet ballotté par un monde qui ne sait plus très bien quoi faire de ceux qui frappent à ses portes. Le miracle est que cette noirceur n’étouffe jamais complètement le rire. Il faut rire parfois pour ne pas crever. Jonas rit devant l’incendie, rit devant l’absurde, rit parce que l’alternative serait de hurler. L’humour devient une arme de survie, peut-être la dernière qui lui reste. Le roman sait ainsi passer de l’effroi au grotesque, de la boue à la poésie, du désespoir à une insolente envie de vivre.

Et puis survient cette autre phrase : « Et j’ai compris : le monde est un sandwich trop cher, et nous on est les miettes qu’on cure entre les dents. » On sourit. Puis on se tait. Car Orélien sait faire cela : vous servir une image qui paraît presque facétieuse et vous laisser, quelques secondes plus tard, avec un goût amer dans la bouche. Son Jonas n’est pas seulement un migrant. Il est l’homme contemporain par excellence : celui qui possède un diplôme mais pas de pays, des souvenirs mais pas de maison, une identité mais pas le bon papier. Il traverse les frontières tandis que les frontières, elles, traversent son corps. Il devient cet homme en transit que personne ne veut vraiment voir, sauf quand il faut lui demander son passeport.

« C’était ça ou mourir » est un grand livre de marche et de dénuement, une épopée sans gloire où les héros ne conquièrent rien sinon le droit de continuer. Il faut franchir la jungle, les fleuves, les contrôles, les camps, les frontières et les hommes. Il faut apprendre une langue nouvelle, celle de l’exil, « sans grammaire, sans dictionnaire, juste avec les os et la peau ». Thélyson Orélien, avec ce premier roman publié au Québec avant d’arriver chez Grasset, ne raconte donc pas seulement le voyage de Jonas jusqu’au Canada. Il raconte le moment où un homme cesse d’appartenir à un endroit et tente désespérément de s’inventer un ailleurs. C’est un choc, un tumulte, un tourbillon. Un livre qui vous prend par le col, vous entraîne dans sa jungle et vous oblige, page après page, à regarder ceux que nous préférons généralement apercevoir de loin.

Et lorsque Jonas arrive enfin au bord du possible, on comprend que l’odyssée n’est pas terminée. Car atteindre une frontière n’a jamais signifié atteindre la liberté.

C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien (Grasset, 272 pages, 21,50 €).

A propos de cet article

Publié le  5 septembre 2026 par

L’odyssée moderne de Thélyson Orélien” : 1 avis

  • DURAND

    bel éloge

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