Sophie Divry : le conte noir de Rochebrune

Article du 22 octobre 2026

Sophie Divry commence Rochebrune par une phrase longue comme un jour sans pain. On pourrait s’en agacer. On aurait tort. Car cette phrase à rallonge, qui semble vouloir tout embrasser, tout préciser, tout décider avant de recommencer à hésiter, donne d’emblée le ton : ici, dans cette famille recomposée, rien ne se fait simplement. Les décisions se prennent en groupe, les hésitations se contaminent, les projets s’enchaînent et se défont en cascade. Chacun a son mot à dire, donc personne ne sait vraiment où l’on va.

Il y a les anglicismes, le « small talk », le « chill », le « whatsapper », ces mots qui veulent faire jeune, connecté, contemporain, parfois jusqu’à l’irritation. Mais cette petite musique des mœurs actuelles n’est pas gratuite. Sous la comédie familiale couve une satire sociale assez acérée : celle d’une époque où l’on veut tout organiser, tout partager, tout commenter, tout en restant désespérément seul avec ses désirs. Et pendant qu’on s’agite ainsi, le thriller, lui, attend son heure.

Xavier et Isabelle partent donc à la montagne avec Noémie, la fille d’Isabelle, et Léon, le fils de Xavier. Direction Rochebrune, hameau imaginaire quelque part dans les montagnes proches de Lyon. Xavier y retrouve son vieux copain Jérémie et rêve d’escalade. Isabelle reste davantage au village, dans leur gîte, avec les deux adolescents. Et puis la montagne se déchaîne : cataclysme, pluie diluvienne, chemins malmenés, projets contrariés. Bref, les vacances prennent une tournure assez éloignée du petit séjour familial bien huilé.

D’autant qu’Isabelle croise Bruno, séduisant inconnu qui introduit soudain dans cette mécanique familiale une possibilité d’aventure, de hasard, de désir — tout ce que la vie organisée s’emploie précisément à tenir à distance. On n’en dira pas davantage, car Rochebrune gagne à être découvert plutôt que raconté.

Au début, on s’agace un peu. De cette famille, de ses précautions, de ses conversations, de ses mots à la mode, de cette façon très contemporaine de tourner autour des choses. Puis la montagne arrive, et tout se dérègle. Les affaires se corsent, le récit se resserre, le rythme s’accélère. Ce qui paraissait être une chronique amusée des petits travers familiaux devient peu à peu autre chose : un roman d’atmosphère, de tension et de menace, où la nature elle-même semble avoir décidé de mettre son grain de sel.

En quelque deux cents pages, Sophie Divry nous entraîne ainsi de la comédie des mœurs au conte inquiétant, sans perdre son humour ni son regard sur l’époque. On part pour des vacances en famille, on se retrouve dans un drôle de cauchemar montagnard. Et l’on referme Rochebrune avec le sentiment d’avoir été joliment piégé. Voilà un conte noir, très noir, vif et assez brillant.

Rochebrune, de Sophie Divry (Actes Sud, 207 pages, 20 €).

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Publié le  22 octobre 2026 par
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