Jean-Paul Enthoven et le bonheur
Voilà un beau sujet pour Jean-Paul Enthoven : le bonheur. Lui qui, avec son fils Raphaël, signait le « Dictionnaire amoureux de Marcel Proust » et qui entra en littérature avec « Les Enfants de Saturne« , galerie d’écrivains qui, pour la plupart, avaient plutôt tendance à tourner le dos au bonheur, voici qu’il entreprend d’en dresser l’inventaire. Avec élégance, évidemment. Et avec ce mélange de malice, de culture et de dandysme qui est sa marque. Jean-Paul sait tout faire : passer de Proust à Sade, de Jean d’Ormesson à Jacques Chardonne, de Maurice Ronet à Françoise Sagan, du sommeil à l’ennui, de l’enthousiasme à l’égotisme. Il raconte avec gourmandise Jean d’Ormesson, dont il faillit écrire le Dictionnaire amoureux avant qu’il apprenne, subrepticement, que la commande fut confiée, en parallèle, à Jean-Marie Rouart. Une petite histoire littéraire racontée avec juste ce qu’il faut de sel, d’humour et de piquant.
JPE aime, même s’il feint de s’en défier, Chardonne et son « Bonheur de Barbezieux », les plaisirs minuscules et les mots oubliés. Il s’attarde sur l’« enstase » — connaissez-vous ce joli mot, qui désigne le mouvement de retour vers soi ? — comme sur le sommeil, l’ennui, l’enthousiasme. Il sait surtout que le bonheur n’est pas forcément dans les grands éclats : il se niche dans une sieste, une conversation, un livre, un verre, une lumière, parfois dans le simple fait de n’avoir rien à faire. Mais Enthoven ne serait pas Enthoven s’il ne s’intéressait aux réfractaires. Maurice Ronet, « playboy dépressif », anti-héros magnifique du « Feu follet » de Louis Malle et de Drieu ; Sagan, ce « gentil petit monstre » selon Mauriac ; Sade, évidemment, et tous ceux qui ont fait de leur malheur une esthétique, une posture ou parfois une profession. Car le bonheur a ses ennemis, ses déserteurs, ses sceptiques et ses mauvais élèves.
Et c’est là le charme de ce livre : il ne cherche jamais à nous apprendre à être heureux. Il préfère nous rappeler combien les écrivains, les artistes, les dandys ont su compliquer cette affaire pourtant élémentaire. Le bonheur les embarrasse, les amuse, les inquiète. Ils le désirent souvent davantage qu’ils ne l’avouent. Jean-Paul Enthoven, lui, le déguste en connaisseur. Il butine les mots, les vies, les anecdotes, les idées, avec cette désinvolture savante qui fait son charme. Il peut être grave sans être pesant, érudit sans être cuistre, personnel sans être indiscret. Il écrit comme d’autres choisissent un costume : avec goût, précision et un petit air de ne pas y toucher.
Voilà donc, en quelque 550 pages, un dictionnaire qui n’assène aucune recette et ne promet aucun miracle. Il fait mieux : il donne envie de lire, de dormir, de flâner, de s’ennuyer, de se souvenir, de rire et de s’intéresser à soi — ce qui, venant d’un spécialiste de l’égotisme, n’est peut-être pas le moindre des bonheurs. Un livre qui rend heureux ? Presque. En tout cas, il donne furieusement envie de le devenir.
PS : « les hommes seraient plus heureux si on leur parlait moins de bonheur ! » (Jacques Chardonne)
Dictionnaire amoureux du bonheur, de Jean-Paul Enthoven (Plon, 559 pages, 27 €).









