Jean-Marie Rouart : le Paris des souvenirs
Paris est un roman, évidemment. Jean-Marie Rouart le sait depuis longtemps. Il l’a rêvé depuis sa chambre de bonne de Montparnasse, en Rastignac de la littérature, regardant les beaux quartiers comme une promesse inaccessible. Puis les portes se sont ouvertes, les rencontres sont venues, les amours aussi, et avec elles cette drôle de carrière d’écrivain qui devait le conduire jusqu’au quai Conti. Son nouveau ouvrage est un recueil de souvenirs, mais surtout un livre de figures et de visages. On y croise les disparus d’un Paris littéraire qui paraît aujourd’hui presque légendaire : Jean d’Ormesson, sa Mercedes décapotable et son charme éternel, Gonzague Saint-Bris et sa folie baroque, l’ombrageux Michel Mohrt, le malicieux Matthieu Galey dans son antre de la Villa Frochot, l’avocat Thierry Lévy, le solitaire Éric Ollivier, et quelques autres, connus ou moins connus, tous saisis avec cette élégance légèrement mélancolique qui est la marque de Rouart. L’écrivain sait faire revivre un homme en quelques traits, une maison en quelques détails, une époque en une poignée de phrases.
Il y a chez lui du « Flâneur des deux rives », façon Apollinaire dans cette manière de laisser les rues réveiller les souvenirs. Et du Hemingway de « Paris est une fête », moins pour la fête elle-même que pour cette conviction que la jeunesse, les ambitions, les amitiés et les amours finissent par composer une ville intérieure que l’on porte en soi. Rouart promène ainsi sa mémoire dans un Paris qui n’est plus tout à fait celui d’aujourd’hui, mais qui demeure le sien. Il ne cache rien de ses ambitions de jeune écrivain, de son désir de reconnaissance, de ses impatiences ni de ses amours. Il raconte aussi, avec une ironie qui lui évite la pose, le long chemin qui mène de l’apprenti écrivain à l’académicien, avec ses espérances, ses rivalités, ses désillusions et ses joies. Le « mirage du quai Conti » devient ainsi un chapitre à part entière de cette comédie littéraire dont Rouart connaît les coulisses.
C’est là le charme secret de ce petit livre. délicieux, en dix neuf chapitres, comme autant de promenades : sous le portrait de Paris se dessine celui d’un homme qui a passé sa vie à vouloir entrer dans le roman et qui, finalement, y est parvenu. Avec ses personnages, ses passions, ses coups de théâtre, ses morts et ses survivants. Et cette jolie idée, au fond, que les portes que l’on croyait fermées sont parfois celles qui s’ouvrent le plus grand. Rouart raconte Paris comme on raconte une vieille histoire d’amour : avec gratitude, malice, quelques regrets, et surtout le plaisir de retrouver ses fantômes.
Paris est un roman, de Jean-Marie Rouart (Gallimard, 168 pages, 19 €)






