Rodin, Balzac et le scandale vus par Clélia Renucci
Avec Le Chef-d’œuvre maudit, Clélia Renucci renoue avec son terrain de prédilection : l’art, ses drames, ses passions, ses injustices. Comme un clin d’oeil Concours pour le Paradis qui lui avait valu le Prix du Premier Roman 2018 )- alors qu’elle évoquait un concours académique italien à Venise, et la rivalité Véronèse, Bassano et le Tintoret, place à une affaire bien française, retentissante, romanesque en elle-même : la création du monument à Balzac par Auguste Rodin. Tout commence après la mort d’Honoré de Balzac, en 1850. Il faudra du temps pour que naisse l’idée d’un hommage à l’auteur de La Comédie humaine. Une souscription est lancée, à l’initiative d’Alexandre Dumas, pour ériger une statue digne du géant des lettres. Le projet traîne, piétine, change de mains… jusqu’à ce qu’en 1891, Rodin soit enfin désigné, avec le coup de pouce d’Emile Zola, par la Société des Gens de Lettres pour relever le défi. Rodin s’éloigne des canons classiques. Il cherche moins la ressemblance que la vérité intérieure. Son Balzac sera massif, presque informe, drapé dans une robe de moine, ventre en avant, visage tendu vers l’inspiration. Une vision puissante, mais déroutante, d’autant que Rodin prend son temps, laisse passer les semaines, les mois, les années. À sa présentation, c’est le tollé. Incompréhension, moqueries, rejet : l’œuvre est jugée monstrueuse. Le scandale est total. C’est ce tumulte que Clélia Renucci raconte avec finesse. Elle plonge dans les hésitations du sculpteur, son obstination, ses doutes aussi. Elle fait revivre les figures qui l’entourent — Camille Claudel, bien sûr, mais aussi Rose Beuret, sa compagne et mère de son fils … non reconnu —, ces présences essentielles qui soutiennent l’artiste dans la tourmente. Le roman dépasse largement la simple chronique artistique. Il interroge ce moment fragile où une œuvre bascule : incomprise aujourd’hui, célébrée demain. Car ce Balzac honni deviendra, avec le temps, un jalon majeur de la sculpture moderne. Renucci excelle à rendre cette tension entre génie et rejet, entre intuition et réception. Elle écrit l’histoire d’un échec apparent qui est en réalité une victoire différée. Et rappelle, avec élégance, que les chefs-d’œuvre sont parfois ceux que leur époque refuse. Et dure jusqu’à aujourd’hui. Un récit captivant, érudit sans lourdeur, comme un thriller artistique, qui éclaire d’un jour neuf l’un des plus grands scandales artistiques de la fin du XIXe siècle.
Le chef d’oeuvre maudit, de Clélia Renucci (Albin Michel, 246 pages, 20,90 €.









