Nos amis les traîtres — Quand la trahison devient une galerie de portraits
Il y a des livres qui caressent l’histoire dans le sens du poil, et d’autres qui la prennent à rebrousse-poil. Nos amis les traîtres de François Cérésa appartient résolument à la seconde catégorie. Pour son 40e et quelque opus, l’auteur de « Poupe » et du « Dictionnaire Egoïste du Panache Français » livre un “dictionnaire amoureux” de la trahison — un objet littéraire à la fois érudit, caustique et délicieusement irrévérencieux. Dès les premières pages, le ton est donné : ici, la trahison n’est ni jugée ni excusée, mais explorée. Cérésa dresse une galerie de figures historiques et politiques qui, chacune à leur manière, ont incarné la rupture, la duplicité ou le retournement spectaculaire. De Bazaine à Pétain, de Chirac à La Fayette, sans oublier Cinq-Mars, Philippe Egalité (qui vota la mort de son cousin Louis XVI) et Talleyrand (qui a tant trahi qu’il en a fait un bel art), les entrées se succèdent comme autant de fragments d’une fresque humaine où les certitudes vacillent. Mais réduire le livre à une simple compilation serait passer à côté de son charme. Ce qui charme, c’est la liberté de ton. L’irascible François navigue, avec l’humour vache et la verve sardonique qu’on lui connaît, entre ironie et gravité, anecdote savoureuse et réflexion plus profonde sur la loyauté, le pouvoir et la mémoire collective. La trahison devient alors un prisme à travers lequel observer les contradictions de l’âme humaine. On pourrait s’attendre à un réquisitoire. Cérésa, qui met souvent en référence les personnages de westerns (on sait, depuis « Total Western », qu’il en est fou) ou des films de série B avec les dialogues d’Audiard (qu’il cite pour Chirac qu’il compare au « grand con » si bien « décrit » par Jean Gabin à Françoise Rosay dans « le Cave se rebiffe » ) préfère suggérer plutôt que condamner, laissant au lecteur le soin de juger — ou de douter. Et c’est la force du livre : rappeler que les “traîtres” d’hier sont souvent les produits de leurs contextes complexes, où les lignes entre courage, opportunisme ou nécessité se brouillent. En refermant Nos amis les traîtres, une question persiste : et si la trahison, cette « spécialité française » (dixit Cérésa) n’était pas seulement une faute morale, mais aussi une clé pour comprendre l’histoire ? Une idée dérangeante, certes. Mais c’est c’est ce qui rend ce livre stimulant. Voici un ouvrage à picorer ou à dévorer, qui invite à la réflexion comme au plaisir de lecture — et qui, mine de rien, nous pousse à interroger nos propres fidélités.
Nos amis les traîtres, de François Cérésa (le Cherche Midi, 22 €, 394 pages).









