L’événement Kolkhoze
Un roman? En tout cas, le futur Goncourt. car le livre s’impose, dans le concert de la rentrée, par son poids, son propos, sa langue, son art du récit, sa quête de la vérité. Certes il y a de l’OVNI littéraire dans ce fatras familial qui ouvre le livre et occupe les cent premières pages. Si vous avez lu « Roman Russe » , vous en savez déjà beaucoup sur cette famille russo-géorgienne avec ses racines prussiennes, qui fuit la révolution soviétique et s’enracine en France. Il y a le grand-père collabo à la mort mystérieuse probablement liquidé par des FTP du côté de Bordeaux, l’oncle Nicolas, rebelle, ami et confident de l’auteur, et surtout la mère, la grande Hélène née Zourabichvili, marié à Louis Carrère-Dencausse devenu d’Encausse et originaire d’Encausse-les-Thermes, aux abords de Saint-Gaudens, modeste employé à la GMF, puis fondé de pouvoir, brimé par le maléfique Baroin. Emmanuel Carrère, dont on avait tant aimé Yoga, où il se dévoilait lui-même, angoissé, terrien, bipolaire, glissant ses recettes de vie ou de survie, raconte tout de lui et des siens. Mais surtout dresse un flamboyant portrait de cette mère souveraine. L’ouvrage démarre avec son enterrement officiel et l’hommage national rendu par Emmanuel Macron dans la cour des Invalides. Il s’achève, ou presque, avec l’agonie de celle-ci au centre Jeanne Garnier. Entre les deux, une vie ou mille. Hélène Carrère-d’Encausse est devenue cette spécialiste incontestée de l’URSS, l’auteur de l’Empire Eclaté, la secrétaire perpétuelle de l’Académie Française, une « tsarine » au fort charisme, toujours élégante, ne se plaignant jamais, ayant faite sienne la devise de l’aristocratie anglaise « never complain, never explain« , n’adressant plus la parole à son fils durant deux ans, car celui-ci a transgressé le pacte du secret s’agissant du grand-père collabo dans « Roman Russe », puis lui pardonnant en lui glissant même : « tu as bien fait d’écrire ton livre« . Long, fastidieux, brillant, savamment composé, avec ses redites d’une anecdote l’autre (on ne loupera l’historiette du pilote afghan voulant épouser sa mère après l’avoir emmené de force à Kaboul), ce « Kolkhoze » raconte tout. Le titre s’explique aisément : les trois enfants, Nathalie, Marina et Emmanuel avaient, petits, le droit de se rassembler dans le lit de leur mère, une fois leur père parti. Ils se regrouperont une dernière fois juste après la mort de celle-ci. Rien n’échappe au regard perçant d’Emmanuel, alias le « petit Hélénou ». Et, entre règlement de compte et hommage, la marge est large. Ce livre raconte à qui mieux, mieux, dévoile les secrets, les infidélités des uns et des autres, mais surtout éclaire l’époque et le siècle. Sur la Russie, Poutine (un type « raisonnable », selon la tsarine qui, in fine, s’est bien fourvoyée), l’Ukraine, la Géorgie, que présida la cousine Salomé Zoirabichvili, ce « Kolkhoze » est disert, éclairant, passionnant. Les Goncourt, qui ont loupé, il y a trois ans, le « Mage du Kremlin », auront cette fois-ci à coeur de se rattraper. On parie ?
Kolkhoze, d’Emmanuel Carrère (POL, 558 pages, 24 €).








