Le roman-piège de Gilles Paris
Avec L’Attrape-mots, Gilles Paris, que l’on connut jadis en autobiographe d’une courgette, puis en brillant explorateur de ses propres doutes (« Certains coeurs lâchent pour trois fois rien« ), nous propose un roman plus trouble qu’il n’y paraît. Sous l’apparente simplicité du récit affleure un jeu subtil sur la vérité, la mémoire et la fabulation. Au cœur du livre, il y a Jade. Une très jeune fille qui se racont avec l’assurance fragile de ceux qui se fabriquent une légende pour survivre – un père libraire, une mère dépressive, un jeune frère mort d’une leucémie. Elle se rêve volontiers en héritière du célèbre Holden Caulfield de l’Attrape coeur (en anglais : The Catcher in the Rye) de J. D. Salinger — l’adolescente lucide, rebelle, celle qui voit les failles du monde adulte. Mais très vite, le lecteur comprend que son récit pourrait bien être une construction. Car le roman ne se contente pas d’une seule voix. À la confession de Jade viennent se superposer quatre récits plus courts, signés d’autres protagonistes qui prétendent tous « parler vrai », autant de regards périphériques qui nuancent, déplacent ou contredisent sa version des faits. Ce dispositif crée une tension discrète : Jade dit-elle la vérité, ou bien fabrique-t-elle une histoire pour donner sens à ce qu’elle a vécu ? Gilles Paris excelle dans cet entre-deux. Sa prose demeure douce, presque transparente, avec cette ironie qui lui est propre et ses intertitres qui minent et entrelardent le récit. Elle laisse filtrer une inquiétude : celle d’une narratrice possiblement affabulatrice, dont les mots attrapent moins la réalité qu’ils ne tentent de la réinventer. Le titre prend alors tout son sens. Dans ce roman, les mots ne sont pas seulement des outils de récit ; ils sont des pièges, des refuges, parfois même des masques. Chaque version des événements agit comme un miroir légèrement déformant, obligeant le lecteur à recomposer lui-même la vérité. Au final, L’Attrape-mots ressemble à ces conversations où chacun se souvient différemment de la même histoire. Un roman-piège, délicat, feutré, qui rappelle que la mémoire est un terrain instable — et que la littérature, parfois, naît de ces fissures – un récit à voix multiples, élégant, ambigu, dont on goûte la finesse et laisse au lecteur le soin de démêler le vrai du raconté. Troublant, salingerien en diable.
L’Attrape-mots, Gilles Paris (Editions Héloïse d’Ormesson, 157 pages, 18 €).








