Jean-Paul Dubois : chacun son malaise

Article du 28 septembre 2026

Jean-Paul Dubois, on le suit depuis longtemps. On a tout lu de lui, ou peu s’en faut, et on a souvent raconté ici ses héros en perdition, ses Paul à côté de leur vie, ses hommes fatigués qui avancent avec la grâce des somnambules vers quelque catastrophe intime. On l’a même baptisé « le virtuose du malaise général ». La formule tient plus que jamais. Mais avec « Chacun », son nouveau roman, Dubois donne à ce malaise une autre musique : celle de la disparition, de l’attente et du temps qui passe. Paul Weiss-Melville a cinquante-six ans, il est cardiologue et, comme beaucoup de Paul chez Dubois, il n’est pas exactement à sa place dans le monde. Sa femme Rose a disparu deux ans plus tôt, son kayak retrouvé brisé sur les rives de l’Ariège. Voilà donc notre homme installé dans ce que Dubois appelle joliment un « point de solitude », attendant, espérant, doutant. Jusqu’au jour où deux lettres venues du Japon et de Chine, signées de Rose, viennent remettre le désordre dans un désordre qui semblait pourtant parfaitement installé. Alors Paul part. À la recherche de Rose, certes, mais aussi à la recherche de ce qui reste d’une existence lorsque celle-ci vous a échappé. Il y a chez Dubois cette façon incomparable de faire avancer ses personnages en les laissant presque immobiles : ils roulent, voyagent, prennent l’avion, la moto, changent de pays, rencontrent des êtres nouveaux, mais portent toujours avec eux le même poids intérieur. Ici, la Royal Enfield Interceptor devient presque un divan à deux roues, et la route vers Toulouse ressemble à une tentative de retour à soi.

Le plaisir est aussi de retrouver les obsessions maison : les frères et sœurs, les familles impossibles, les jumeaux, les femmes mystérieuses, les hommes qui ne savent pas très bien quoi faire de leur existence. Lothar, le frère jumeau de Paul,  qui se rebaptise Achille, féru de transhumanisme et obsédé par le rajeunissement entre Barcelone et la Californie, fournit à lui seul une belle machine à dérégler la fraternité. Chez Dubois, la famille n’est jamais tout à fait un refuge. C’est plutôt l’endroit où l’on apprend que chacun est définitivement seul. Et puis il y a le monde extérieur, qui s’invite comme toujours dans la vie de ses personnages avec la délicatesse d’un éléphant dans un magasin de porcelaine. Le trublion Trump, rebatisé par Paul « l’Homme à la peau de cartable » ou Sarkozy moqué pour ses 3 semaines en prison indiquent  que Dubois n’a pas renoncé à regarder son époque. Mais il le fait par le biais de son héros, de ses colères, de ses pensées et de ses sarcasmes. La politique n’est jamais chez lui un programme : elle est une nuisance supplémentaire dans l’existence d’un homme qui avait déjà suffisamment de problèmes avec lui-même.

Ce qui frappe surtout, après tant de Dubois lus et relus, c’est que la mécanique demeure reconnaissable sans paraître tout à fait usée. Il y a toujours cette mélancolie sèche, cet humour qui arrive de biais, cette manière de faire surgir le comique au bord du désastre. Dubois ne cherche jamais à consoler franchement. Il préfère constater. Un homme perd sa femme, retrouve des lettres qui sont peut-être les siennes, se débat avec son frère, tombe amoureux de sa belle-sœur, retourne travailler auprès de malades et finit par prendre la route alors que la guerre commence. Tout cela pourrait être sordide. Sous la plume de Dubois, cela devient une étrange aventure, à la fois grave et burlesque. On retrouve aussi son art très particulier de faire des grandes questions avec des petits riens : comment continuer à vivre lorsqu’on a perdu quelqu’un ? Comment rester fidèle à ceux que l’on a aimés ? Comment « jusqu’au bout tenir debout » ? Chez un autre écrivain, ces questions pourraient peser lourd. Chez Dubois, elles avancent avec une cigarette, un morceaude Bill Evans, un disque de Lou Reed ou de Stevie Wonder, une moto, une conversation familiale qui tourne mal ou quelques pensées assassines. C’est sans doute cela, son élégance : ne jamais avoir l’air de fabriquer de la littérature avec ce qui pourrait facilement devenir de la littérature.

Après « Je pense à autre chose », « Une vie française », « Le cas Sneijder », « La Succession », « Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon » et tant d’autres romans où l’homme semble toujours légèrement décalé par rapport à sa propre existence, « Chacun » ne bouleverse pas la maison Dubois. Il ouvre plutôt une nouvelle pièce, plus sombre peut-être, mais où l’on entend encore rire. Car le « virtuose du malaise général » sait une chose que beaucoup d’écrivains oublient : le désespoir, lorsqu’il est vraiment observé, peut être très drôle. Et c’est ce qui fait le charme persistant de Jean-Paul Dubois : il nous raconte des hommes qui vont mal sans jamais nous infliger le poids de leur malheur. Chacun avance ainsi sur cette ligne étroite, entre la perte et le mouvement, la solitude et le désir, le rire et la fin du monde. Du Dubois, donc. Mais du Dubois qui, une fois encore, trouve une manière nouvelle de nous rappeler que chacun a son malaise, chacun sa solitude, chacun sa façon de continuer.

Chacun, de Jean-Paul Dubois (Editions de l’Olivier, 256 pages, 21 €)

 

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Publié le  28 septembre 2026 par
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