Bernard-Henri les vies ou les vies multiples de BHL

Article du 18 octobre 2026

Plus de 850 pages, et pas une ride. Ou presque. Les « Mémoires provisoires » de Bernard-Henri Lévy se dévorent comme un roman d’aventures, un livre de guerre, une galerie de portraits et, au passage, comme le récit d’une vie qui semble en contenir plusieurs. BHL raconte, se raconte, croise les grands de ce monde, les philosophes, les écrivains, les chefs de guerre, les présidents, les fous magnifiques et les personnages moins glorieux. Et il le fait avec une plume qui ne mollit jamais.

Ce qui frappe d’abord, ce sont les portraits. BHL sait regarder ses contemporains et, surtout, il sait les croquer. Il y a la folie d’Althusser, les tics et les poses d’André Malraux, la mythomanie échevelée de Michel Butel, les séductions ouatées d’Aragon, mais aussi Deleuze, Sollers, Guillaume de Roux, Jean-Edern Hallier, Pasolini, Edmonde-Charles Roux, Alain Delon ou le cher et méconnu Jean Schmitt (qui se voulait le directeur-concierge du Point), Jean-Luc Godard ou  Salman Rushdie : derrière les figures consacrées, attachantes, méconnues ou mythiques, les statues vacillent, les légendes se fissurent, et l’humour surgit là où on ne l’attend pas (la scène où Delon réécrit son rôle en refusant de tomber devant un acteur mauvais boxeur est proprement hilarante). Ces portraits, parfois féroces, souvent tendres, sont parmi les plus savoureux du livre. On y retrouve les intellectuels en chair et en os, avec leurs manies, leurs vanités, leurs grandeurs et leurs ridicules. BHL ne distribue pas les bons points : il observe, raconte, pique, et laisse le lecteur sourire.

Mais le cœur battant du livre est ailleurs : dans les combats. Bosnie, Afghanistan, Kurdistan, Bangladesh, Ukraine, Israël, Soudan, Afrique… La liste donne le vertige. Il y a les guerres vues de près, les peuples martyrisés, les dictateurs, les résistants, les réfugiés, les combattants, les présidents (avec cette stèle à Zelensky). Il y a les films tournés au milieu de la violence, les livres écrits pour tenter de la comprendre, les voyages qui ressemblent parfois à des expéditions, les alertes lancées quand le monde préfère détourner les yeux. Le chapitre africain est à cet égard l’un des plus forts : un grand reportage en accéléré, traversé de visages, de paysages, de colères et de tragédies.

Et l’on finit par se demander comment il en sort. Sans une égratignure, ou presque. Vie de héros ? Vie de témoin ? Vie de combattant ? Sans doute un peu des trois. BHL est cet homme qui téléphone aux présidents quand l’urgence l’exige, qui débarque là où les autres hésitent à aller, qui filme la violence du monde, l’interroge dans ses livres et revient ensuite raconter ce qu’il a vu. Une sorte de témoin professionnel de l’Histoire en train de se faire, avec cette étrange faculté de passer d’un front à une bibliothèque, d’un chef d’État à un écrivain, d’une bataille à une méditation philosophique.

On peut sourire devant le personnage, ses chemises blanches, sa silhouette filiforme devenue presque une marque déposée, son goût de la scène et du grand geste. Mais impossible de nier l’énergie, la curiosité, le courage, l’obstination, le pouvoir et la volonté de convaincre, bref la foi, la sincérité, la formidable ténacité dans cet élan. Si ses Mémoires ne cherchent guère la modestie, ces « Anti-Mémoires » (le titre est déjà pris !) embrassent le siècle à bras-le-corps. Et c’est précisément ce qui les rend passionnants et même pédagogiques. Voilà un livre dont on sort plus riche.

« Bernard-Henri les vies » (la formule est de son copain Jean-Paul Enthoven) : celles d’un philosophe, d’un écrivain, d’un cinéaste, d’un reporter, d’un militant, d’un voyageur, d’un témoin, d’un homme de réseaux et d’un éternel engagé. Plusieurs vies dans une seule, avec leurs contradictions, leurs excès, leurs grandeurs et leurs zones d’ombre. Plus de 850 pages qui s’avalent sans souffler, rédigées avec brio. On en sort avec le sentiment étrange d’avoir traversé un demi-siècle en compagnie d’un homme qui n’a jamais vraiment choisi entre penser le monde et aller le voir. Il a fait les deux. Et souvent en courant.

Mémoires provisoires, de Bernard-Henri Lévy (Olivier Nora éditions, 858 pages, 28 €.)

 

 

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Publié le  18 octobre 2026 par

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