Les cinq chats de Frédéric Vitoux : un livre qui ne ronronne pas …

Article du 6 octobre 2026

On croyait tout savoir de Frédéric Vitoux. On l’avait suivi dans ses promenades sur l’île Saint-Louis, son cher royaume parisien, dans ses voyages italiens (vous souvenez-vous du délicieux « Il me semble désormais que Roger est en Italie » ?), ses détours par le cinéma, la littérature, la musique, Céline et, bien sûr, les chats (avec son mémorable « Dictionnaire amoureux des chats »). On l’avait même vu, dès 1976, s’attacher à Bébert, le fameux chat de Louis-Ferdinand Céline, auquel il consacrait un livre devenu mémorable. Et voilà qu’il y revient avec Les Cinq chats de ma vie, dont le titre pourrait laisser croire à une aimable histoire de coussins, de moustaches et de ronrons. Il n’en est rien.

Ses cinq chats s’appellent Fafnie, Nessie, Papageno, Zelda et Maya. Ils ne sont pas seulement les compagnons à quatre pattes d’une existence : ils en sont les points de repère, les révélateurs, les personnages secondaires d’une autobiographie qui ne dit pas son nom. Vitoux part d’eux pour mieux parler de lui, de sa jeunesse, de ses lectures, de son métier d’écrivain, de la musique, de l’Italie et de toutes ces fidélités qui composent une vie.  Ce qui charme, c’est que le chat n’est pas ici un prétexte à attendrissement. Il reste ce drôle d’animal qui vit auprès de vous sans jamais vous appartenir, qui partage votre quotidien tout en conservant obstinément sa part de mystère. Vitoux le sait mieux que personne. Lui-même avoue qu’avant vingt ans il ne savait pas regarder les chats. Autrement dit, écrit-il avec cette tranquille autodérision qui est sa marque, il n’était pas intelligent.

Alors, forcément, derrière Fafnie, Nessie, Papageno, Zelda et Maya, on retrouve Vitoux tout entier. Le Vitoux de l’île Saint-Louis, celui qui aime les vies minuscules et les grandes figures, les conversations qui s’attardent, les souvenirs qui bifurquent, les personnages oubliés qu’il sait ressusciter avec une élégance de flâneur, en artiste de la digression. Celui aussi qui a tant parlé de l’Italie, avec cette manière très française et très « vitouxienne » de l’aimer : non comme une carte postale, mais comme une bibliothèque vivante, pleine de fantômes, de musique, de paysages et de conversations. On l’avait déjà retrouvé dans ses précédents ouvrages, jusque dans cette manière buissonnière de faire de la mémoire une promenade.

Et puis il y a Bébert, qui rôde forcément dans ces pages. Bébert, le matou de Céline, aristo, râleur, chicaneur, vagabond, qui fut, pour Vitoux, davantage qu’un animal de compagnie : un révélateur de l’écrivain et une porte d’entrée dans son œuvre. Avec « les Cinq chats de ma vie », Vitoux revient en quelque sorte à ses premières amours félines, mais cette fois en les faisant entrer directement dans sa propre histoire. Il y a quelque chose de profondément émouvant dans cette entreprise, sans jamais sombrer dans la confession appuyée. Les chats permettent de parler du temps qui passe sans avoir à le nommer trop lourdement. Cinq présences, cinq silhouettes, cinq façons d’habiter une maison et une vie, et derrière elles une existence d’écrivain qui se dessine par touches, par digressions, par souvenirs retrouvés au détour d’une phrase.

Vitoux est trop fin pour faire de ses chats des mascottes. Il les laisse garder leur quant-à-soi. C’est d’ailleurs leur bel esprit d’indépendance qui lui ressemble le plus. Et son livre, sous ses dehors félins, est moins un album de famille qu’un autoportrait en mouvement, avec l’île Saint-Louis comme port d’attache, l’Italie comme horizon et la littérature comme manière de ne jamais tout à fait rentrer chez soi. Voici donc un livre de chats qui parle surtout d’une vie. Et d’un écrivain qui, depuis longtemps, sait que les meilleures conversations sont celles où chacun garde une part de silence. Voilà un livre qui ne ronronne pas.

Les cinq chats de ma vie, de Frédéric Vitoux (Albin Michel, 325 pages, 21,90 €)

 

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Publié le  6 octobre 2026 par

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