Berlin, héros de roman

Article du 7 octobre 2011

Le porte de Brandebourg © DR

C’est évidemment la ville romanesque par excellence, point de transit entre l’Est et l’Ouest, capitale du nazisme hier et de l’Allemagne fédérée a jourd’hui, traversée, tranchée, coupée en deux, laminée, broyée, aimée, détestée, adorée. Sans remonter à Döblin (Berlin Alexanderplatz), ni à Le Carré (L’Espion qui venait du froid), on se souviendra de Weyergans (Berlin mercredi), Kits Hilaire (Berlin dernière), Anne Wiazemski (Mon Enfant de Berlin) ou du Goncourt de notre ami Jacques-Pierre Amette (La Maîtresse de Brecht).

Ce riche matériau d’une ville meurtrie, divisée, martyrisée ou martyrisante, Bernard Thomasson le reprend, le pétrit, le malaxe avec légèreté et talent, pour un premier roman qui témoigne déjà d’une belle maturité. Tous les Berlin s’y mêlent : celui de la Guerre Froide, de l’Est contre l’Ouest, du mur fracassé, du mur ouvert d’aujourd’hui, des neufs investissements immobiliers, de la bulle Internet et du musée juif signé Libeskind. Sans oublier, le Berlin nazi, celui d’Hans Fallada (Seul dans Berlin). Ses héros, nombreux, ne s’y promènent pas sans référence.

Au centre du récit, Hélène, qui y fut pensionnaire chez un couple d’Ossies dans les années 70, y revient en 2009 pour fêter les vingt ans de la chute du Mur. Elle y croise David, journaliste française d’origine juive, qui couvre l’événement, mais en profite pour retrouver ses racines, celle d’une mère sauvée de la grande rafle de 1943. Hélène, qui est devenue Ellen, une universitaire américaine à succès, éprouva une passion double, pour Sloan, une jeune sauvageonne berlinoise et pour la ville elle-même qu’elle parcourut d’Est en Ouest, en y faisant son éducation sentimentale. C’est à travers elle que l’on découvre une métropole bigarrée qui contient davantage de poésie à Prenzlauerberg ou à Kreuzberg, côté Oriental, que vers le Kudamm occidental et son fameux magasin Kadewe, miroir d’un bonheur illusoire.

En suivant ses héros qui cherchent leurs traces de leur passé, et en multipliant les personnages qui parlent tour à tour (Markus, jeune étudiant de l’Est passionné, Temel, le beau Turc, qui hésite entre son pays d’adoption et ses racines à Izmir, Karl et Olga, qui ont hébergé la petite Hélène et craignent les changements venus de l’Ouest, Andreas, l’infirmier communiste devenu riche après la chute du mur), il pèse le pour et le contre d’une ville  « qui entre dans le troisième millénaire, mais refuse d’oublier son passé ».

Ce premier roman, étonnement mûr, qui paraît virer, par moments, au guide touristique (et gourmand), donne à voir, non sans subtilité, toutes les facettes d’une ville en devenir. Il possède bien des attraits, vaut pour sa ferveur autant que pour sa lucité.

Julia Franck, elle, est allemande, née à Berlin-Est, et conte, dans un roman d’inspiration autobiographique, la fuite difficile vers l’Ouest de celle qui devait être sa mère, la belle Nelly Senff, et son refuge, avec ses deux enfants, Aleksej et Katja, au camp de Marienfelde. Ce qui pourrait être une formalité est une suites d’embûches. Interrogatoires en série, soupçon glacés, ambiance couvre-feu permanent. C’est à la fois  sinistre et passionné, comme une photo en négatif, tendre et bouleversant, comme une confession sans fards, rédigé avec brio, sans chichi ni falbalas d’aucune sorte. A lire pour connaître la face noire d’un Berlin, miroir aux alouettes ou nids d’espions, bigarré, tentaculaire, cruel. Et tenter d’exorciser ce passé si proche.

Ma Petite Française, de Bernard Thomasson (Seuil, 263 Pages, 18 €).

Feu de Camp, de Julia Franck, traduit de l’allemand par Elisabeth Landes (Flammarion, 325 Pages, 21 €).

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Publié le 7 octobre 2011 par

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