Morand-Chardonne : les derniers tontons flingueurs (suite et fin)

Article du 19 janvier 2022

D’eux, on vous avait déjà tout raconté : leur irrévérence généralisée à l’égard du monde, leur détestation de la mode et des modes, leur désamour du prochain (un des livres de Chardonne se nomme pourtant « l’amour du prochain », alors qu’ici on est bien loin du compte). Voilà le 3e et dernier tome de cette formidable correspondance démarrée en 1946 entre deux écrivains majeurs qui s’estiment, mais exècrent leur époque. Proscrits ou quasiment après guerre, du fait de leur compromission avec Vichy, remâchant leur haine contre la France résistante, soutenu par le petit groupe des hussards, dont ils ne se privent pas de se moquer (Déon en miséreux qui s’ennuie sur son île grecque, Blondin en alcoolique invétéré, Laurent en besogneux, Nimier qui mène une vie dissolue et a raté quelques livres, seul le turbulent Bernard Frank trouve constamment grâce à leurs yeux), ils finissent par se fondre dans leur siècle (leur second, ils sont tous deux nés à la fin du XIXe) et accepter l’omniprésence du « monarque » (comprendre : de Gaulle). Paul Morand ne tient guère en place, voyage sans cesse, raffole des voitures rapides, trace sa route entre Paris et Vevey, gagne Londres, le Portugal, la Tunisie, revient sur ses pas, en son château de l’Aile des bords du Léman, veille sur Hélène percluse de maladies variées, mais dont l’esprit reste vivace. Alors que Jacques Chardonne est reclus à la Frette, ne quitte guère sa retraite, sinon pour une cure à Roscoff. Morand, lui, lit tout ce qui se publie, a toujours un avis sur le monde qui va, délivre ses ordonnances et ses oukazes. La politique, l’histoire, la littérature sont passées au crible et au filtre de l’auteur de « Rien que la Terre » qui ne cesse d’écrire, d’exhumer, de rassembler. Chardonne, d’ailleurs, l’y encourage avec sagesse, lui qui fut éditeur chez Stock ne manque pas de faire le bilan d’un métier qui change de sens. Ces deux « anarchistes conservateurs » mués en tontons flingueurs, qui dégainent contre tout ce qui se bouge ont en commun d’avoir non seulement un sacré train de vie, mais du style, une griffe, un ton bien à eux. A la bienveillante sagesse de Chardonne s’oppose le côté nerveux, saccadé, jazzé de Morand, qui fait merveille, par exemple, dans une description de paysage en Normandie.  Reste que tout ici requiert et passionnera le lecteur curieux. L’antisémitisme obsessionnel de Morand, comme les moqueries homophobes des deux, passent volontiers pour des lubies. Pas question, bien sûr, d’acquiescer, de pardonner, de passer sous silence. Mais ces deux maîtres du style, qui réduisent leurs contemporains à l’état de marionnettes – Gide, Montherlant, Maurois, Mauriac, Malraux, Jouhandeau et tant d’autres dont on lira ici pis que pendre – nous font passer ici de bien belles heures de lectures. Comptez quinze jours au moins pour venir à bout de ce 3e tome qui s’achève par la mort de Chardonne en plein mai 1968. Morand lui, ne cesse de babiller, de monologuer, de s’écouter penser, traçant de lui un passionnant autoportrait en creux. Voilà en tout cas une lecture drôle, roborative, insolite, insolente, passionnante, riche de mille et une réflexions à méditer. Ces deux Tontons Flingueurs n’étaient jamais à bout de ressources.

Correspondance III 1961-1963, de Paul Morand et Jacques Chardonne (Gallimard, 1180 pages, 46,50 €).

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Publié le 19 janvier 2022 par
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