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Lisez la Diagonale Alekhine !

Article du 26 mars 2021

On serait en septembre, peu importe l’année, on parlerait de favori pour le Goncourt. Et les Le Tellier ou les Nothomb n’auraient qu’à bien se tenir. Comme on n’est qu’au printemps, on parlera « simplement » de « chef d’oeuvre à ne pas manquer« . Vous n’y croyez pas? Lisez quelques lignes, vous allez accrocher sans mal. Et si vous avez aimé « le Jeu de la Reine » (sur Netflix, en anglais « The Queen Gambit » ou, si l’on préfère, le Gambit de la Reine) et/ou « les Bienveillantes » (Goncourt 2006 signé Jonathan  Littell), vous allez adorer cette « diagonale » qui s’inspire des dernières années du champion du monde des échecs, génie malfaisant du genre, Alexandre Alexandrovitch Alekhine.

Russe blanc, né en 1892, naturalisé français en 1927, ayant perdu puis regagné son titre, repoussant sans cesse un nouveau duel avec son vieil ennemi le cubain Capablanca, voyageant de pays en pays et de tournois en tournois, alcoolique et grand fumeur, AAA, qui vit largement aux crochets de Grace, sa 4e femme d’origine américaine, dans son château normand, entre deux voyages et deux croisières, se retrouve vite dans l’étau de la collaboration quand l’Allemagne envahit la France en 1940. Manipulé par les nazis, qui le somment de dénoncer ses concurrents et grands maîtres juifs, les Rudolf Spielmann, Akiba Rubinstein, Dawid Przepiórka, il va s’isoler de plus en plus, rédige des articles qui font le tour du monde, contribuant à sa légende noire, participant à des tournois en Allemagne, en Autriche, en Pologne et à Prague, se réfugiant ensuite en Espagne, puis au Portugal, jusqu’à sa fin mystérieuse… Arthur Larrue, qui fut universitaire à Saint-Pétersbourg, à qui on doit notamment deux romans (« Partir en guerre », sur sa vie avec les dissidents russes, « Orlov la nuit », sur le crash de la Malaysia Airlines en Ukraine) et une nouvelle (« Plus immoral que Richard Wagner et Jack l’éventreur ») où est évoquée la vie d’Alekhine, réalise là un grand livre entre thriller initiatique et reconstitution historique.

Si vous ignoriez jusqu’ici les échecs et la vie d’Alekhine, rassurez-vous, rien ne manque aux pièces du jeu démoniaque qui nous est là offert. Avec quelques recettes au passage, comme celle des oeufs brouillés au vermouth, affectionnés par AAA au petit déjeuner, ou encore celle du dry martini dans un bocal d’olives (demi-plein ou demi-vide). La conquête nazie du gai Paris aux territoires de l’Est rappelleront aux lecteurs doués de mémoire quelques scènes chères à Littell, mais avec un voile de distance et d’ironie qui est la marque de ce livre à la fois pointu comme un couteau d’acier, effilé comme un rasoir. Diabolique Alekhine, malicieux Larrue… Un roman à ne pas louper!

La diagonale Alekhine, d’Arthur Larrue (Gallimard, 284 pages, 20€).

A propos de cet article

Publié le 26 mars 2021 par

Lisez la Diagonale Alekhine !” : 9 avis

  • Viviane

    Le personnage d’Alexandre Alekhine m’a fascinée. Arthur Larrue passe d’un registre à un autre avec une maestria très rare. J’

  • Jean Michel

    Ce livre est effectivement un régal. Merci de ce partage.

  • jacques

    je n’ai jamais confondu antisémite et anti-soviétique dans mon texte (ou alors, je ne sais plus ni lire ni écrire). Je ne vois pas où est l’erreur. Fourmillement? Cela implique une foule de problèmes. S’il n’y a que cette affirmation bizarre d’Antoine à mettre en avant, ne correspondant pas à ce que j’ai écrit (et relu suite à cette remarque) , le fourmillement est bien léger.

    S’il faut être plus explicite, je vous informe ou vous rappelle (je ne sais, mais pourtant, ce roman en fait clairement état) qu’Alekhine est passé à deux reprises entre les mains de la Tcheka (une seule est référencée ici), et qu’il s’en est sorti miraculeusement. Il était considéré dans ses terres natales comme un contre-révolutionnaire ayant fui et renié sa patrie (ce qui n’empêchait pas, paradoxalement, sa popularité échiquéenne). Même s’il a toujours été nostalgique de la Russie, il n’y était pas franchement en odeur de sainteté, pour le dire pudiquement. Donc pour mettre les points sur les i, l’hypothèse d’un aller simple Paris-Moscou n’était sans doute pas de nature à enchanter le champion, et constituait sans doute possible un levier puissant de pression de la part de l’occupant.

    Quant à la comparaison avec Dumas… Peut-être aurez-vous remarqué que dans un cas, l’image donnée par le romancier est particulièrement valorisante, dans un roman qui reprend des personnages pour les remettre dans une histoire romanesque (normal pour un roman), pas dans le récit de leur vie (que l’on ne connaît presque pas). Dumas invente donc ce que l’on ignore, c’est à dire l’essentiel. Dans le cas d’Alekhine, le problème est différent, et c’est pour cela que ce texte est une entreprise difficile et périlleuse. La trame générale, le lecteur averti la connait, et l’inconnue réside dans les intentions du personnage comme dans les hypothétiques tractations et pressions qui ont eu lieu, ou pas. Or selon ces intention, le personnage est un salaud ou pas. Dans ces condition, l’image très négative donnée d’Alekhine n’est pas anodine. Et c’est cette vision orientée de l’histoire qui me pose problème.

    Comme je l’ai déjà dit, je ne connais pas les secrets de l’histoire, et j’ignore si la version d’Alekhine est exacte ou pas. Je pense d’ailleurs que de multiples personnes qui ont vécu l’époque et se sont prononcées pour ou contre le champion n’en savent en réalité pas beaucoup plus. Ceci amène à une vision très controversée. Ainsi, en 2013, un documentaire a été produit reprenant l’hypothèse d’un Alekhine résistant! (surprenant, je l’avoue, mais je n’ai pas vu le document, donc je ne me prononce pas). Dans un tel état d’ignorance, il faut peut-être rester prudent, davantage en tous cas que ne le fait ce texte. Sans faire d’Alekhine un résistant, l’hypothèse de quelqu’un qui est rentré dans un jeu trouble et dangereux pour sauver sa peau n’est pas totalement absurde. On en a vu beaucoup d’autres entre 1940 et 1944.

    Je terminerais en citant de mémoire un GM qui disait en substance dans les années 60 qu’au fond, les prises de position étaient souvent dictées par l’intérêt qu’il y avait à évincer Alekhine ou pas. Il est vrai que parmi ses détracteurs se trouvait un certain Dr Euwe qui proposait que les titres de CM soient retirés à Alekhine et attribués au second, en l’occurence lui! … ce qui lui aurait évité le tournoi pour le titre de 1948 où il a finit dernier avec 4 points sur 20 possibles, et une seule victoire.

  • Merci @antoine – votre enthousiasme fait chaud au coeur! Vive la diagonale Alekhine!

  • Antoine

    Pudlo a raison, ce roman est un chef d’oeuvre ! La critique de « Jacques » fourmille d’erreurs. Alekhine n’a pas publié d’articles anti-soviétiques mais antisémites. Dans ces conditions, on voit mal pourquoi les nazis l’auraient donné à l’URSS. Je me demande ce que « Jacques » pense de Dumas. Il lui rétorquerait sûrement que D’Artagnan n’était pas si brave, Richelieu pas si machiavélique, et nous priverait de la plupart des romanciers qui s’emparent de l’histoire en rêvant. « La diagonale Alekhine » est un livre génial parce qu’il est écrit comme un rêve. Et quelle façon originale de parler des échecs ! Je le recommande à tous. Mon entourage à moi est conquis. Bonne lecture et merci pour cette recommandation.

  • jacques

    Chef d’oeuvre? Favori pour le goncourt? Génie malfaisant du genre? Je reste perplexe.

    Perplexe d’abord face au contenu historique. Il est toujours très compliqué d’écrire un roman inspiré de… car « normalement », on est un peu tributaire de la réalité du personnage. Romancer sans trahir est un art très difficile. Or la réalité historique est présentée le manière très partielle, voire partiale, ce qui est gênant. Ainsi, adhérer au texte signifie qu’il faut admettre qu’une France de gauche (gouvernement SFIO), qui a fait rapatrier les cendres du champion en 1956, comme le rappelle le roman, a rendu hommage à un collabo antisémite de la pire espèce, de même que la FIDE… Etrange et peu logique. Il eût été cohérent de le laisser dans l’oubli d’Estoril. Je me permets de livrer un os à ronger sur le plan historique: jusqu’en juin 1941, le pacte germano-soviétique impliquait que chacun des deux camps livrait à l’autre les opposants politiques ayant trouvé refuge sur leur sol… Alekhine, considéré comme « Russe blanc », a rédigé ses textes dans ce contexte, avant Barbarosa. Sur le fond, je ne suis pas dans les secrets de l’Histoire, mais il me semble, pour avoir lu moult témoignages contradictoires (parfois émanant de la même personne!), que les choses ne sont pas si simples ni évidentes. Le terme de génie malfaisant me semble ainsi très étrange.

    Perplexe aussi quant à la vision d’un génie absolu, Capablanca, face à une sorte de tâcheron n’ayant comme seule arme qu’un travail forcené et une mémoire phénoménale. Tâcheron qui avait tout de même battu Capablanca 6-3. Si le génie de Capablanca ne fait aucun doute, n’aurait-il pas eu une mémoire phénoménale non plus? Et Alékhine n’aurait donc jamais créé, juste mémorisé, appris? Il me semble qu’il y a une défense Alekhine, et que l’étude de ses parties montre avant tout une recherche qui allait au-delà de la brutalité et de la mémoire. Il a souvent joué des choses uniques. La brutalité provient surtout de ce qu’il voyait ce que personne ne voyait, d’où la surprise face à des attaques soudaines. Alekhine se considérait un peu comme artiste, me semble-t-il, et recherchait la beauté du jeu (un peu difficile à définir, je l’avoue).

    Il reste la forme. Je ne suis pas critique littéraire et ne me hasarderai pas dans une analyse stylistique, mais j’ai quand même la sensation désagréable d’une sélection un peu facile d’éléments potentiellement croustillants (le SS sadomaso, pour qui?). Les éventuels états d’âme ne semblent pas avoir étouffé son personnage (dommage, car les témoignages historiques contradictoires ouvraient la voie à de multiples interprétations un peu plus fouillées), sauf pour ces ombres dont on ne sait si elles relèvent du remord ou de l’éthylisme. Et l’on rajoute un tueur soviétique, un résistant à la réputation usurpée, etc… dont le seul but est de montrer un champion que tout le monde avait envie de tuer! Je n’ai pas été convaincu du tout. Mon entourage non plus d’ailleurs.

    Alors favori pour le Goncourt? Même si c’est une manière de parler, je n’ai pas l’impression que ce texte joue dans la même catégorie que les Le Tellier, Slimani, Lemaître, etc…

  • Éric L

    Très bon roman, je le confirme ! Merci pour votre billet qui m’a permis de découvrir cet auteur. Salutations épicuriennes et littéraires.

  • Tant mieux! Bonne lecture…

  • Olivier

    Alekhine étant l’un des mes joueurs préférés, vous m’avez vendu le livre !

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