2

Le « Paul Morand » de Pauline Dreyfus

Article du 20 novembre 2020

A franchement parler, voilà la meilleure lecture pour supporter ce second confinement, la plus subtile, la plus drôle, la plus raffinée du moment. Offrant, en sus, le meilleur rapport qualité/prix qui soit : 24 € pour près de 500 pages de belle et bonne lecture, avec, en supplément, une leçon d’histoire et la fréquentation des meilleures plumes du XXe siècle, c’est donné ! On a l’air de se gausser. Pourtant Pauline Dreyfus, qui a déjà commis deux récits romanesques évoquant Morand (Immortel, enfin, le Déjeuner des barricades) insiste sur l’obsession de l’argent chez son auteur fétiche. Et rétablit quelques vérités : l’entretien du ménage Morand n’était pas dû à la « fortune », dissipée, voire disparue et engloutie, de la princesse Chrissoveloni née Soutzo, roumaine d’origine grecque, autrement dit « Hélène » (« mais dédie-t-on livre à qui l’on dédia sa vie« , précisait Morand dans la dédicace de l’Homme Pressé à  son aimée, qui était aussi son aînée), mais bien à Paul M., attaché d’ambassade vagabond et mal rémunéré, courant volontiers le cacheton, signant les contrats ici et là, faisant monter les enchères entre Gallimard et Grasset, multipliant les nouvelles et les recueils à succès, devenant vite célèbre avec « Ouvert la Nuit », « Fermé la Nuit » ou « l’Europe Galante ». Pauline Dreyfus, à qui rien n’échappe, ou peu de choses, évoque le poète des débuts, celui de « Lampes à Arc », de « Feuilles de Température », qui, comme dirait Céline, fait « jazzer la langue » (« c’est parce que leurs racines paissent le gaz que l’ombre de marronniers est bleue » ou encore « l’azur PLM a un goût d’aloès« ‘, que l’on cite ici de tête), qui sera l’ami de Proust, son témoin, son confident, son aède (« Proust, à quel raouts allez vous donc la nuit/pour en revenir si las avec des yeux si las et si lucides« ), l’élève et l’ami de Giraudoux, le compagnon de fête depuis les soirées de Boeuf sur le Toit de Fargue ou de Cocteau, de Georges Auric et de Darius Mihaud. Pauline Dreyfus décrit avec minutie et drôlerie, ce ton facétieux qu’on lui connaît depuis « Immortel, enfin » (titre ici repris dans le chapitre dédié à l’élection à l’Académie Française), les soubresauts de la carrière de Paul Morand. Le tribut payé au snobisme à Londres comme à Paris, l’immense salon de 18 mètres de long, qui permet de recevoir le tout-Paris et fait des envieux, les ratés historiques de Morand, son chassé/croisé avec de Gaulle à Londres, à qui il « prête » sa secrétaire, Elisabeth de Miribel, mais qu’il refuse de rencontrer pour un motif absurde de préséance, son retour à Vichy, sa fascination pour Laval, la germanophilie d’Hélène, son antisémitisme viscéral, celui de son épouse, certes, mais aussi le sien, sa carrière d’ambassadeur loupée ou même avortée à Bucarest puis à Berne, sa situation de proscrit en Suisse sur les bords du Léman après guerre, ses va et vient entre Vevey et Tanger, Séville et Paris, son come-back des années 1950 grâce  aux hussards et surtout Roger Nimier, la « fièvre verte » qui le conduira à mener bataille pour revêtir l’habit (vert), faire plaisir ainsi à Hélène, suivant les conseils de son ami Chardonne, qui, Pauline Dreyfus le souligne, s’il a accompli le fameux voyage de Weimar aux heures sombres, déplore, lui, l’antisémitisme de son collègue tant révéré. Pauline Dreyfus cite tout le monde ou presque, révèle ce qui constitue le « secret de polichinelle » du monde littéraire, la filiation avec Elvire de Brissac, née des amours de Morand et de May de Brissac née Schneider, insiste sur le côté à la fois Don Juan et enfantin de cet éternel jeune homme couvert de femmes. Et, surtout, porte un jugement à la fois très sûr, sans concession, ni indulgence, sur chacune de ses oeuvres. Si elle loue, par exemple, « l’Homme Pressé », « Lewis et Irène » ou « Venises », sans omettre « l’Allure de Chanel », qui demeure son succès inattendu des derniers jours, elle n’hésite à voir de la lourdeur voire de la boursouflure dans « le Flagellant de Séville », dans « Fouquet ou le Soleil Offusqué » ou dans « Tais toi ». Ce qui fait le sel de son livre, qui se présente comme une somme définitive et qui se poursuit un tantinet après la mort de son héros et l’enfouissement de ses cendres au caveau des Chrissoveloni à Trieste, c’est que chaque oeuvre, chaque pas, chaque mouvement, chaque voyage – même bref – de Morand se trouve disséqué avec art. On ajoute qu’elle n’hésite pas à fendre l’armure construite par Morand pour lui-même avec ce texte fameux dit « Ma légende » repris dans « Papiers d’Identité », dont elle démontre la brillante hypocrisie. « On m’imagine grand voyageur, écumeur de globe, détrousseur de continents, une sorte de Chinois issu d’un Pamir immobile et qui court après les trains, une valise à la main. Dieu seul sait si je hais la fumée, les gares, les hôtels, l’éloignement des êtres chers !  » Morand, son cynisme, son égoïsme, son goût de la méchanceté et du mensonge, son sens de l’hypocrisie mondaine (il n’hésita pas à défendre les oeuvres de ses admirateurs, tel les romans de Déon ou de Laurent, qu’il trouvait « mauvais », ou « assommants » voire carrément « barbants« !), tout cela ressort ici sans fards. Mais sans exclure ses qualité de style, son brio, son intelligence, sa singularité. Ne rien pardonner à l’homme, mais ne rien enlever à l’écrivain et son oeuvre : voilà la leçon de ce livre utile, passionnant, vraiment pas comme les autres. Un regret ou même deux? Que Pauline Dreyfus ait omis sinon de lire, du moins de citer « Bleu comme la nuit » de François Nourissier (Grasset, 1958), le premier livre où, après guerre, Morand se trouve réhabilité sous les traits apocryphes de son double alias Saint-Lorges , et surtout la première biographie sinon littéraire du moins poétique parue chez Seghers, en 1966, dans la collection « Poètes d’Aujourd’hui », où Bernard Delvaille, ouvrant son livre sur un superbe pastiche de  Morand intitulé « Morand-Express » (titre repris plus tard par Jean-François Fogel) rend hommage à « l’un des grands écrivains, des purs écrivains de ce temps », voyageur intrépide et raffiné, »digne contemporain » de Valéry Larbaud« . Morand? Un grand écrivain, hélas… et malgré tout.

Paul Morand de Pauline Dreyfus (Gallimard, 484 pages, 24 €).

A propos de cet article

Publié le 20 novembre 2020 par
Catégorie : Livres Tags :

Le « Paul Morand » de Pauline Dreyfus” : 2 avis

  • Un peu court votre jugement, si je puis me permettre. L’expression « pauvre type » ne lui va guère. On peut lui reprocher beaucoup de choses, mais pas de n’avoir « rien à dire ». Relisez « Londres, « Venises », ‘L’homme pressé » ou « Lewis et Irène » qui tiennent magnifiquement le coup. Voilà un grand écrivain, avec beaucoup de talent, un homme sans doute détestable, mais qui avait de la tenue! Désolé de devoir vous contredire.

  • pierre

    Morand ami de quelqu’un , là vous me surprenez!, c’était plutôt du genre pauvre type sachant écrire mais qui n’a rien à dire!

Et vous, qu'en avez-vous pensé ? Donnez-nous votre avis !