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Dubois: l’air de la grande déprime

Article du 15 décembre 2019

L’hiver est le temps de la relecture. On en profite pour se pencher sur les vieux livres de Jean-Paul Dubois, tous reparus en poche, à l’occasion du Goncourt 2019 couronnant Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon. Un bonheur à ne pas laisser filer : Je pense à autre chose. Voilà le papier paru  dans le Point sous la signature de votre serviteur… qui vient de le relire… Bonheur intact.

Le virtuose du malaise général? C’est Jean-Paul Dubois qui nous offre, cette année, son meilleur livre. Drôle, cinglant, féroce, forcément désespéré.

« J’ai enterré trop de chiens pour ignorer ce qui m’attend« . Dès l’entrée, tout est dit. Cela commence ou presque comme « aujourd’hui Maman est morte« . Mais c’est du Dubois tout cru. Il y a douze ou treize livres que cet inclassable qui a lu John Fante, Philippe Roth, Raymond Carver et Cioran, a fait du malaise d’être un bel art. Cette fois-ci, et sur le même registre, Dubois nous donne son maître-livre.
Au début de celui-ci, Paul Klein est sur un lit d’hôpital, dans une polyclinique de Jérusalem. Le meilleur psychiatre de la place a beau tenter de l’aider. Klein s’en moque, se laisse aller, n’écoute que sa confession, refuse toute visite, de sa maîtresse, si belle, si séduisante, depuis son lointain Canada, celle de ses enfants.
Interminablement, Klein raconte et se raconte: la vie avec ses parents juifs, son père, as modeste de l’électro-ménager, son frère, vrai jumeau, mauvais génie, qui lui reproche avec insistance de s’être marié avec une goy, son existence d’assisté vélléitaire, étudiant en météorologie, qui vit aux crochets de son épouse, la belle Anna, ses conflits avec ses beaux-parents, grands-bourgeois et méprisants, sa recontre, au Canada, avec une star de la science météo, la fascinante Mary, puis son départ pour Jérusalem sur les traces de son frère ennemi. Une confession comme une longue spirale qui ne mène nulle part, sinon à la fin.
On écoute, intrigué, comme hypnotisé, lecteur voyeur, fidèle compagnon aussi, vite complice. Les précédents héros de Jean-Paul Dubois portaient parfois un prénom identique ainsi qu’un patronyme, qu’on eût dit tiré de l’oeuvre de Roth: Paul Ostermann, Paul Spiegelmann, Paul Miller, mais aussi Samuel Polaris et Samuel Bronchowski, tous partageant le même malaise général, la même incommunicabilité chronique, la même propension à s’affirmer mari avachi, amant paresseux, père absent, travailleur fatigué. Et c’est bien cette chronique d’une lassitude générale que prolonge ici Dubois avec brio.
Brio? Evidemment et comme jamais. Notre Carver français, notre Roth au petit pied, notre Fante muré dans son monde parle en se défoulant, maniant l’ironie jubilatoire, l’humour à la cravache, la dérision façon cisaille. Cela fait sans doute mal au narrateur. Mais le lecteur, lui, adore.
Les rapports de Paul Klein et de sa belle famille, protestante, bourgeoise, coincée, les Américains diraient « Wasp », sont l’occasion de morceaux de bravoure dignes du Woody Allen de Annie Hall. Car c’est, bien sûr, outre-Atlantique qu’il faut toujours chercher les références permettant de cerner l’art de Dubois. Ce bel-art qui lui fait jouer du désespoir et de la fatigue en virtuose.
L’écriture, désormais, se fait plus vive, rapide, précise, aiguisée, contribuant à la réussite de ce livre insolite. Une dernière remarque: ne tiquez pas devant le titre. « Je pense à autre chose » n’est sans doute pas très évocateur. Mais c’est surtout la tentative la plus excitante qu’un romancier français nous ait offerte ces dernières années pour transcrire avec acuité le malaise d’être.

Je pense à autre chose, de Jean-Paul Dubois (Editions de l’Olivier, 265 Pages, rééd. Points, 7,90 €).

A propos de cet article

Publié le 15 décembre 2019 par
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  • 1/ il a fait du mal aise d’être un bel art
    2/ ok pour Wasp
    merci de votre confiance

  • Genug

    Bonjour.
    Votre enthousiasme est contagieux, et les références que vous mentionnez — Fante, Roth, Carver — me donnent envie de découvrir Dubois avec ce titre-ci.
    Deux remarques en passant : la phrase « [il] a fait du malaise d’être un bel autre. » est-elle bien complète ? Par ailleurs le mot « WASP » n’a pas besoin d’un h.
    Cordialement.

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