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La Venise fermée de Jean-Paul Kauffmann

Article du 24 février 2019

Il est le poète du clair-obscur, l’enquêteur opiniâtre des zones d’ombre qui se faufilent entre liberté et enfermement, le chercheur au long-cours des pistes embrouillées, une sorte de Maigret littéraire et historique qui ne se défait jamais de sa panoplie intellectuelle. Sur Venise, il a tout lu, Casanova, Morand, Sollers, Barrès, Sartre, Lacan, Hugo Pratt, bien d’autres, se met en tête de se faire ouvrir les églises fermées (plus d’une quarantaine) de la Sérénissime, se rappelle de sa jeunesse d’enfant de choeur à Corps-Nuds (Ille-et-Vilaine), sollicite un grand Vicaire, un délégué patriarcal et chanoine du chapitre de Saint-Marc ou encore une surintendante des monuments, rend visite à un viticulteur ou à une restauratrice de tableaux, loue un appartement dans l’île de la Giudecca, devient vénitien à part entière ou presque, multiplie les démarches difficiles, les requêtes impossibles, auprès de ceux qui doivent pouvoir lui ouvrir les portes et qu’il nomme « cerf noir » et « cerf blanc », d’énigmatique façon. Spécialiste de l’enfermement, l’ex otage au Liban devient solliciteur acharné sachant bien que sa quête est plus importante que son but. Après les Kerguelen, Saint-Hélène et la chambre de Napoléon à Longwood, l’improbable Courlande et Eylau (« Outre Terre »), sans oublier la Marne en cheminant et la « lutte » avec l’ange en église Saint-Sulpice parisienne, Jean-Paul Kauffmann nous livre un ouvrage en forme de pied de nez à ses prédécesseurs. « Je reste insensible au ridicule d’écrire sur Venise« : la formule fameuse de Paul Morand lui sert de talisman. Ce faisant, il pose ses pierres, se livre à ses exégèses, s’interroge sur la cuisine vénitienne qu’il estime répétitive et limitée, s’émeut d’un tableau du Titien, de Véronèse, d’une odeur de bois humide. Pressent ou devine le « vrai » parfum de Venise. On le suit avec plaisir, car il raconte plus qu’il ne démontre, sillonne et sinue, refusant la ligne droite. Sa Sérénissime fermée charme et ensorcelle comme un poison rare.

Venise à Double Tour, de Jean-Paul Kauffmann (Equateurs, 333 pages, 22 €).

A propos de cet article

Publié le 24 février 2019 par

La Venise fermée de Jean-Paul Kauffmann” : 3 avis

  • Courier

    on croit connaitre Venise…….. en fait non ! cette quete est passionnante ;
    à lire en compagnie de l’ordi pour visionner les lieux , plans et peintres ;
    on se passe de Lacan ;
    on pense à Jean d’Ormesson ,amoureux passionné de Venise
    JP K est venu là à la recherche de lui meme ;c’est un bonheur de le suivre !

  • Corniche

    Remonter la Marne avec JPK avait été très agréable; partir de Paris pour s’enfoncer dans la province, la champagne m’a laissé le plus de souvenirs avec aussi les iles de la Marne à hauteur du pont de Nogent; j’ai même pris quelques notes sur sa théorie du succès du champagne.
    Alors Venise pourquoi pas. C’est un voyage à plusieurs niveau; la référence aux écrivain d’avant et le parfum de la Sérenissime celui de son apogée et de son déclin. Les vieilles puissances, leurs excès, mais aussi les traces d’un rafinement.

  • GERARD POIROT

    Un livre intelligent, touchant, qui donne envie d’aller sur place… mais les références récurrentes à Sartre et à Lacan ne sont guère convaincantes. Les coquilles (dès la première page) sont indignes d’un bon éditeur.
    JPK ne visitera pas San Bonaventura, ouverte uniquement à 6h30 pour la messe. ‘Je ne pourrai jamais me lever si tôt’… C’était bien la peine d’aller passer plusieurs mois à Venise pour découvrir les églises ‘fermées’ !

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