Prenez de la « Sérotonine » avec Michel Houellebecq !

Article du 14 janvier 2019

On a déjà évoqué deux fois Michel Houellebecq, ici même, sous un angle, il est vrai, assez singulier, celui de la gourmandise. Et l’on pourrait poursuivre le jeu. Les héros de Houellebecq mangent et boivent, ne se contentent pas de déprimer ou de rêver faire l’amour. Ainsi, le héros fort misanthrope de « Sérotonime », qui prend ses comprimés de Captorix en quête de l’hormone sinon du bonheur, du moins de l’estime de soi, afin de continuer à vivre. Le propos du livre est simple – Florent-Claude Labrouste, 46 ans, qui travailla pour Monsanto et oeuvre en expert au ministère de l’Agriculture, décide de tout quitter, son travail, son peu de vie sociale, son appartement du XIIIe, sa compagne japonaise Yuzu, avec qui les relations sont au point mort, pour se fondre dans une sorte d’absence à lui-même et autres.

Le sillonnement du livre est plus complexe: notre héros part en quête de ses anciennes compagnes, de sa vie d’avant, de son meilleur ami perdu de vue, hobereau normand, agriculteur aux riches terres entre Caen et Avranches, devenu hôtelier avec ses bungalows en plein champ et militant agricole désespéré. De la même manière « Soumission » révélait avant l’heure une France en danger face à l’islamisme conquérant, « Sérotonine », rédigé avant la révolte des Gilets Jaunes, évoque un pays agricole désespéré face aux quotas laitiers décidés à Bruxelles, une industrialisation intensive des élevages, et des manifestations brutales et sanglantes. Houellebecq, visionnaire ? Sans nul doute, d’où le succès de ses livres et le fort démarrage  en librairie de celui-ci qui se lit à toute vitesse. Sa qualité? Nous mettre le nez tout le cambouis du monde. Entre les élevages de poulets intensifs et le jeu des armes à feu, l’obsession d’un bonheur qui ne reviendra plus et l’attirance pour une sexualité mal vécue, trop pratiquée – ou l’inverse – notre héros prend le temps de faire ses courses au « Rond Point », à « Super U » ou chez « Leclerc », d’avaler force chablis ou vodka Zubrowka, de faire un usage intensif et régulier de Grand Marnier (et pas pour flamber des crêpes!), de dormir, aussi, dans des hôtels Mercure, entre Niort et Paris, et d’y braver ça et là l’interdiction de fumer, de goûter les huîtres et le homard Thermidor de Mollard face à la gare Saint-Lazare ou la tartine d’os à moelle, les escargots persillés et la bourride provençale du Bistrot du Parisien rue Pelleport, de découvrir les bienfaits d’une table régionale à Clécy, capitale de la Suisse normande – au bien nommé « Site Normand ». Bref, de jouer le contemporain capital comme un citoyen presque ordinaire en se fondant à plaisir, si l’on peut dire, dans le gris des jours. Houellebecq, ce faisant, nous dresse un monde de cauchemar quotidien à peine climatisé comme un miroir grossissant.

Pessimiste ? Evidemment. Reste que ce drôle d’ouvrage, qui se lit comme un thriller littéraire (on y prend le temps de déglinguer Goethe ou Thomas Mann, sans omettre de louanger Theodor Fontane) se dégage une énergie et une fureur qui peuvent à leur tour être salutaire pour entrevoir un monde meilleur. Et voir la vie telle qu’est avec un optimisme accru. Sacré Houellebecq!

Sérotonine de Michel Houellebecq (Flammarion, 347 pages, 22 €.)

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Publié le 14 janvier 2019 par

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