Luc Hueber : portrait de l’artiste en besogneux

Article du 4 décembre 2018

On vous avait déjà parlé de Luc Hueber, peintre majeur du « groupe de mai » des années 1920-1930 en Alsace. Voici ma préface à l’excellente biographie que vient de lui consacrer Mireille Jacquet…

L’autoportrait est célèbre. Il figure en tableau star, illustrant les œuvres du Groupe de Mai, au Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg (le MAMCS). Luc Hueber s’y est représenté, avec ses toiles retournées, son torse musculeux, son pinceau prêt à l’action, sa tête légèrement penchée, interrogative. Il attend, mais quoi ? Que sa nouvelle toile commence ?

Mireille Jacquet trace ici un juste portrait de ce peintre « injustement tombé dans l’oubli », qui eut maints supporters de son vivant, même si sa cohorte d’amateurs passionnés, de fans discrets, forme une sorte de club secret. Nous sommes quelques uns, côté Alsace du Centre et du Nord, n’est-ce pas les Kiwior, Walter et Julien, n’est-ce pas Cédric Brenner, n’est-ce pas Bernard Demay, artisans orfèvres, collectionneurs sourcilleux, galeristes de l’ombre, à révérer ce – petit ou grand, choisissez l’adjectif – maître d’Alsace qui fut le Cézanne de sa région.

Les couleurs tendres ou vives, les coups de gouache comme des coups de cravache, les chromatismes appuyés et marqués, les ciels d’un bleu vif – même à Strasbourg en hiver !- ou grisés, les ombres suggérées ou soulignées avec justesse, les Vosges au plus secret, la Petite Pierre ou Salins-les-Bains revus façon Sainte-Victoire, les natures mortes si gourmandes et sensuelles, les scènes d’intérieur suggestives, les portraits d’Alsaciens nostalgiques : c’est tout cela Luc Hueber, que Mireille Jacquet conte avec force et vigueur, suit avec fidélité, évoque avec une clarté diffusive et une complicité affable.

La vie en peinture de cet acharné au travail, qui ne quittait guère son chevalet et ses pinceaux prend ici sa dimension véritable. Mireille Jacquet a bien raison de vouloir rendre justice à cet artiste, à la fois passionné et besogneux, qui fut «  victime du succès qu’il eut de son vivant, victime d’avoir trop peint et trop longtemps. »

Cette passion pour la peinture, cette soif d’absolu, cet acharnement au travail, cette fidélité à sa région, malgré les voyages, à Munich, Florence, Paris, Saint-Tropez, et les aléas de l’histoire et du temps, qui ne passent qu’en filigrane dans son oeuvre, l’honoraient et c’est bien ce qui fait le prix de ses toiles toujours chargées d’émotion.

Il s’en explique d’ailleurs avec franchise, dans de splendides pages retrouvées. « L’artiste vit perpétuellement dans l’illusion de faire le chef-d’œuvre, c’est son stimulant et sa raison d’être. En prenant de l’âge, comme on apprend à se connaître […] on apprend à renoncer aux chimériques recherches de l’impossible. » Et encore à la fin de sa vie, dans une langue, pure, claire, avec une désarmante franchise, que l’auteur de cette biographie rapporte avec fidélité. « Je suis de plus en plus le vieux maniaque qui n’arrive pas à s’arracher de son travail, qui avant d’avoir terminé une peinture est déjà obsédé (et possédé) par la prochaine […] C’est un peu comme si craignant de ne plus vivre assez longtemps, il me fallait mettre les bouchées doubles de peur de quitter la scène avant d’avoir débité tout ce que je crois encore avoir à dire. »

De cette passion dévorante, de cette quête incessante, ce livre est le témoin fervent. Puisse cette biographie dense, riche, touffue, qui est une première, permettre au cercle des amoureux de Luc Hueber de s’élargir durablement.

Luc Hueber, portrait intime (1888-1974), de Mireille Jacquet (Neudtsadt Galerie éditions, 194 pages, 18 €.)

 

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Publié le 4 décembre 2018 par
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